L’héritier de Village : une farce entre Histoire et actualité

Le théâtre de la Renaissance accueillait ce mercredi 5 octobre 2016 la première représentation de la pièce L’héritier de village écrit par Marivaux juste après la crise de John Law de 1720. Sandrine Anglade nous propose une mise en scène originale, trouvant le juste milieu entre tradition et modernité. Cette pièce sera jouée à la Renaissance le jeudi 6 et vendredi 7 octobre 2016 à 20h.

Une pièce plus moderne qu’il n’y paraît

Un des atouts de cette pièce est sa mise en scène. À la fois sobre et symbolique, elle permet au spectateur d’osciller entre le présent et le passé. Le décor fait fortement référence au présent : linge du XXIè siècle, machine à laver, douche, loges … Mais dans les costumes, on retrouve soit ces éléments caractéristiques de l’ancien temps – tel le « collier » d’Arlequin par exemple – soit des costumes hauts en couleurs et en paillettes, propres à notre époque. La scène est découverte avant que la pièce ne commence, laissant donc un moment au public pour se familiariser avec les comédiens. Pendant ce laps de temps, on découvre donc au total huit personnes sur scène. Ces personnes, à travers une « galette des rois » se distribuent les rôles. Il manque Brigitte. Que cela ne tienne, la pièce commencera sans elle. Parmi ces personnes, deux ne sont pas comédiens à l’origine mais musiciens, Arnaud Pilard et Romain Guerret, membres tous deux du groupe Aline. Munis de leurs instruments, ils enchaînent leurs morceaux métissant ainsi avec brio vieille chanson profane, chanson paysanne, et une modernité assez pop renforcée par les guitares amplifiées. Il y a un aspect un peu dommageable avec les musiques amplifiées : elles peuvent couvrir assez facilement les voix chantées si elles n’ont pas de micro.

Après ce repas partagé, il ne reste plus qu’une comédienne sur scène. Un texte s’affiche alors dos à elle, rappelant la mise en place du système John Law, le régime de Louis XV, et le contexte chronologique : 1720. Le temps se fige alors. C’est donc par cette transition que le public passe d’un « pré-spectacle » à la pièce elle-même.

© Henry Che
© Henry Che

Adieu le « Biau Monde », lorsque « l’ancien » français s’invite à la Renaissance

La transition entre la pièce et les moments « hors intrigue » sont également amenés par le vocabulaire utilisé par les comédiens. La pièce de Marivaux étant écrite en français du XVIIIème siècle – d’autant plus que l’intrigue se déroule dans un village, et donc, peuplé de paysans – le texte souligne le contraste, cette frontière entre le passé et le présent. Le jeu des comédiens se révèle alors. S’il peut être difficile de parler en français paysan de l’époque, notons des répliques de Blaise comme « Morgué, queu plaisir ! Alle enrage, alle ne sait pas le tu autem. » ou encore de sa femme Claudine : « Oh ! Cela est juste ; tenez, mon bel ami, faites itou manigancer cela par un maltôtier. ». L’oreille s’habitue assez facilement à ces consonances et tournures de phrases. Cela renforce l’aspect comique, la farce contenue dans la pièce. Les jeux avec les déguisements induisent le rire ; par exemple, la parure d’Arlequin ou encore celles que M.Chevalier et Madame Damis s’obligent à porter pour se rapprocher et Blaise et ainsi espérer un mariage. L’intrigue de la pièce rappelle certaines comédies de Molière, lorsqu’un personnage revêt un rang qui ne lui correspond guère comme Le Bourgois Gentihomme où les valets flattent Monsieur Jourdain, tel Arlequin avec Le chevalier ou encore Madame Damis avec Blaise. Mais elle fait également écho à une crise plus actuelle, dans une société où le paraître prend le pas sur la valeur des objets et celle de l’argent.

 

Ce fut donc une belle surprise que de redécouvrir Marivaux avec une pièce aussi méconnue ! Une pièce aussi dénonciatrice mériterait d’être plus célèbre. Le jeu des acteurs s’adapte bien à la farce de l’intrigue et au contexte de la pièce. La mise en scène proposée par Sandrine Anglade est certes audacieuse mais elle offre au public une vision moderne et bien orchestrée de cette crise John Law qui s’est répétée en 2008.

Camille Pialoux

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