Et si l’histoire d’un pays était l’histoire d’un homme… – Les Enfants de Minuit, de Salman Rushdie

La réputation littéraire de Salman Rushdie n’est pas à faire – on ne compte plus les récompenses internationales que l’auteur britannique d’origine indienne a amassé au fil des ans, tant au Royaume-Uni que dans le reste du monde. Mais si l’occident l’applaudit quasi-unanimement, certains pays orientaux sont moins enthousiastes ; avec ses Versets Sataniques, Salman Rushdie a déclenché une polémique mondiale sur la liberté d’expression. Interdit notamment en Inde, ce livre sur l’Islam jugé blasphématoire a d’ailleurs causé à son auteur bien des ennuis, notamment une fatwa, qui vaut à sa tête d’être mise à prix depuis 1989. Mais bien que son œuvre soit éminemment politique et philosophique, c’est avant tout une œuvre littéraire, ainsi, dans son premier roman à succès, Les enfants de minuit, publié en 1981, il mêle la narration fantastique et le récit historique.

Entre fantastique et réalisme

Minuit tapante, le 15 août 1947. Au moment précis où l’Inde accède à son indépendance, Saleem Sinaï naît. Dès cet instant, les destins du pays et de l’enfant seront étroitement croisés, au moins pour les trente ans à venir. L’histoire de l’Inde s’inscrit sur le visage peu harmonieux de ce faux-fils des Sinaï, et dans sa vie. Déménagement, répudiation, amnésie, déchirement, son histoire se construit en miroir de celle de l’Inde, chaque événement historique retrouve son pendant dans l’histoire personnelle de Saleem Sinaï – à moins que ce soit la réciproque ?

À l’Histoire de l’Inde, avec son indépendance, son émancipation, ses guerres, Salman Rushdie a mêlé l’histoire de Saleem Sinaï, un personnage fascinant, agaçant, mais surtout un personnage merveilleux. Comme les mille et un autres enfants nés le 15 août 1947, entre minuit et une heure du matin, Saleem Sinaï possède un don. Fort de ses pouvoirs télépathiques, le narrateur met en place une Conférence des Enfants de Minuit, qui malgré les velléités de son créateur, devient rapidement une jungle démocratique, où chacun donne son avis, dans un brouhaha vide de sens. D’ailleurs, lentement, cette assemblée se délite et plus rien ne reste de la charmante idée de faire unité pour soutenir l’Inde. Saleem Sinaï semble nous livrer un récit de sa vie, de ses déboires, mais également des déboires de l’Inde, et nous fait voyager à travers des images, des lieux, des moments de l’Histoire.

Parce que le roman nous fait comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule vérité, même historique, parce que pour comprendre l’Inde, il faut aussi rentrer dans le système de croyances, de rites, de phénomènes culturels qui règlent la vie du pays. Salman Rushdie a choisi de mêler le récit historique, qui se manifeste ici par des dates, des noms et l’évocation de lieux, à la narration fantastique de la vie d’un personnage qui ne peut pas avoir existé. Saleem Sinaï, télépathe de naissance grâce à un nez en forme de concombre, qui coule sans interruption, est une figure humaine de l’Inde, un petit garçon qui grandit avec Elle. Son existence n’a, pas plus que celle de Parvati-la-sorcière, ou de Shiva et ses genoux meurtriers, de sens historique. Ces personnages mythiques servent à décrire la situation de l’Inde avant, pendant et après son émancipation du Royaume-Uni. Le réalisme, dans ce chef-d’œuvre de Salman Rushdie, n’est pas qu’historique. En effet, l’ingénieux auteur réussit à mêler ironie, cruauté, amour de soi et intelligence, pour faire de ce récit pas seulement la narration d’un homme, et d’un pays, mais la narration de l’Homme.

Salman Rushdie
Salman Rushdie

L’histoire de l’Homme

Dans un sens, il ne s’agit pas plus d’une œuvre littéraire que d’une pièce de théâtre, que d’un cantique religieux, que d’une chanson populaire, que d’un chant funèbre, que d’une litanie d’espoir, que d’un tableau digne de celle de Kandinsky, tout de formes et de couleurs. Ce texte, qu’on se surprend parfois à lire à voix haute, parce qu’on en a besoin, parce qu’il bout en nous et que d’une certaine façon, c’est insupportable, est un concentré d’humanité. Saleem, avec son espoir toujours déçu de pouvoir changer les choses, avec sa présence aux périphéries de l’Histoire, et son don qu’on voudrait tous avoir, avec son humilité ultime, Saleem est comme nous.

Ce roman est construit comme un long chant, et la répétition devient un thème majeur – comme pour dire que l’on ne se sortira jamais du cercle vicieux de l’Histoire, qui se répète parce que les hommes se ressemblent trop, la répétition du paragraphe inaugural, au moins trois fois dans le roman, qui se déforme et finit par signifier le contraire de ce qu’il voulait dire. La répétition des sons, notamment le -a-, dans tout le roman, mais aussi la référence continuelle à des choses, l’attachement à des objets particuliers comme le drap à travers lequel Adaam Sinaï est tombé amoureux de la Mère Révérand, comme le crachoir d’argent, qui alimentent le récit, lui donnent forme, et finissent par prendre sa place, par recueillir toute la signification de la narration. Et puis la répétition des couleurs : le noir, le gris, le vert, qui, caractéristiques de la Veuve, symbolisent bientôt toute l’époque de l’Émancipation.

Les Enfants de Minuit doit se lire comme un chant, comme une épopée historique et fantastique de l’Homme qui court au-devant d’un destin de guerres, de défaites, d’espoirs, de renaissances, d’amitié et de solitudes qui sont inscrites dans notre nature même. C’est un beau roman, profond, quelquefois drôle, souvent mordant et ironique, qui vous fera réfléchir et vous glissera dessus, qui vous prendra au cœur, et que vous n’oublierez pas.

Adélaïde Dewavrin

 

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