L’homme qui a vu l’homme, un polar sur la piste de l’anti-terrorisme basque

Marin Ledun n’en est pas à son coup d’essai en matière de polar. Il a déjà été primé plusieurs fois notamment pour La Guerre des vanités ou Les Visages écrasés. Le point commun de ces polars est une forte documentation au préalable, ce qui n’enlève rien au rythme haletant du polar. Dans L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun s’intéresse au Pays basque et aux membres d’ETA torturés par l’anti-terrorisme espagnol et couvert par l’état français. C’est à l’occasion du Prix polar SNCF 2016 que nous avons découvert avec plaisir l’univers de ce jeune auteur.

Un polar sans fioritures servi par un tandem attachant

On connait les ingrédients d’un bon polar : suspense, détective de qualité et méchants de haut vol. Le pari est ici triplement tenu. Le roman s’ouvre froidement sur des faits. Le lecteur, tel un témoin impuissant, assiste coi à l’enlèvement d’un ex-militant d’ETA, Jokin Sasco, un jour de janvier 2009. La torture nous est décrite dans les moindres détails, avec un réalisme à couper le souffle, mais sans toutefois tomber dans le gore. Par la suite, le polar est d’autant plus oppressant que le lecteur n’a pas de connaissances supérieures aux deux journalistes qui enquêtent sur cette disparition suspecte. En effet, l’incommunication (manière de désigner l’enlèvement des membres d’ETA par les hommes de l’anti-terrorisme) de Jokin Sasco tourne mal. La violence des faits est renforcée par l’atmosphère chaotique qui règne début 2009 suite à la tempête Klaus. C’est au milieu de ce chaos que deux journalistes, suite à une conférence de presse peu convaincante, vont essayer de faire toute la lumière sur l’affaire Sasco. Le lecteur s’attache d’emblée à ces deux hommes à la fois opposés et poursuivant le même but : découvrir la vérité, et ce au péril de leurs vies. D’un côté, le vieux journaliste, Marko Elizabe, qui connaît par cœur le Pays basque et ses codes, qui possède des contacts et se munit très rapidement de la vidéo de l’enlèvement de Jokin Sasco. Ayant perdu sa femme d’un cancer, il n’hésite pas à risquer sa vie. De l’autre côté, on s’attache à Iban Urtiz, un jeune journaliste, aux origines basques, mais qui a vécu toute sa jeunesse en Savoie. Un peu par inconscience et méconnaissance de la situation basque, un peu par amour et surtout par envie de faire vraiment son travail, il fera tout pour retrouver la trace de Sasco quitte à en payer le prix fort. Au gré des investigations, on pénètre dans les méandres de la guerre sale et on tremble pour  les deux héros qui s’attaquent non seulement à des mercenaires boostés aux amphétamines, mais également à un système qui les dépasse et qui est prêt à tout pour étouffer la bavure de l’affaire Sasco. On est également sensible à la détresse des familles des victimes, et aux cris des victimes elles-mêmes et à leurs récits glaçants. Rien n’est passé sous silence, et ce qui fait la force de ce polar.

Image 1Plongée au cœur du sud-ouest

Au fil de la lecture, le Pays basque et ses pratiques se dessinent. Cette immersion se fait d’abord par la langue. Le romancier distille çà et là quelques mots de basque. Par exemple, Marko Elizabe désigne son jeune coéquipier par le terme erdaldun qui signifie « celui qui n’est pas basque ». Ensuite, l’immersion se poursuit géographiquement. Au gré de l’enquête des deux journalistes, on traverse tout le Pays basque. Nous voici à Bayonne, Moliets, Hendaye, Seignosse…  Enfin, le roman est très instructif quant à l’anti-terrorisme. On apprend que pour traiter le problème ETA, les autorités espagnoles n’ont pas hésité à séquestrer et torturer des personnes et que cela se poursuit encore. Et si un problème se produit pendant les intimidations, on n’hésite pas à maquiller la vérité. Ainsi, Jokin Sasco est déposé mort devant un bar. Une fois qu’il est retrouvé par les pompiers, leur rapport est modifié par des complices dans les hôpitaux et sa mort n’est pas annoncée. Le cadavre est précieusement conservé à la morgue pendant des semaines en attendant de trouver une solution. De même, pour rendre Jokin Sasco coupable et non plus victime vis-à-vis de la population, et ainsi calmer la presse locale, les policiers se corrompent et jouent à nouveau avec la vérité, on dépose alors les empreintes de Sasco mort partout dans une planque où des armes censées appartenir à l’ETA sont cachées. Le but est également de ne pas alerter la presse nationale. La presse locale est quant à elle aussi corrompue. Elizabe et Urtiz qui travaillent pour le journal Lurrama ne sont pas libres. Goiri, leur rédacteur en chef, refuse par exemple de diffuser la vidéo de l’enlèvement de Jokin Sasco. Le polar de Marin Ledun est donc pédagogique, mais jamais ennuyeux grâce notamment à une écriture blanche presque sèche. Les informations données ne sont jamais superflues et servent toujours l’action.

Un polar engagé

À travers son roman, Marin Ledun, à l’instar de son héros le journaliste Iban Urtiz, met les pieds dans le plat et remue les dossiers que les autorités françaises et espagnoles ont essayé d’enterrer. L’auteur dénonce les dérives de l’anti-terrorisme (manipulations, tortures, enlèvements, actes d’intimidation en tout genre), les hauts fonctionnaires mouillés jusqu’au cou comme le procureur Delpierre, prêt à avoir des morts sur la conscience pour faire une brillante carrière. D’ailleurs, une rengaine parcourt tout le polar. Il s’agit de la phrase qu’Iban Urtiz se répète sans cesse afin d’avancer dans ses recherches « A qui profite le crime ? » Il profite à ceux qui ont le pouvoir. Les autres ne sont que des pions. Enfin, à nouveau, on dresse le constat que l’argent mène le monde… La fin est peut-être pessimiste, mais hélas au combien réaliste, car c’est bien le Mal qui triomphe. Les personnes auxquelles les deux journalistes se sont attaquées sont bien trop puissantes et les preuves récoltées sont vite éliminées. Iban Urtiz n’est finalement qu’un simple témoin, un homme qui a vu l’homme.

Amateurs de polar et avides de découvrir de nouveaux horizons, plongez avec délectation dans L’homme qui a vu l’homme. Réalisme et suspense s’y mêlent parfaitement bien.

Mel Teapot

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