Life is a tale

« Voulez-vous que je vous raconte une histoire ? », commence Touchstone, à la fois bouffon et fou du roi sans roi, puisqu’il est à la cour d’un duc ou d’un autre, fou de la moutarde comme Silvius est fou de Phoebe, bouffon comme Amiens riant à tout et surtout n’importe quoi. Si vous cherchez dans la pièce Comme il vous plaira, l’acte I, scène première ne s’ouvre pas sur une présentation de l’histoire par le fou, façon Notre Dame de Paris by Disney, mais c’est une des petites distorsions qui permettent de rafraîchir une pièce qui a plus de quatre siècles et qui compte une bonne douzaine personnages. Et, coup de théâtre à l’Espace 44 du 27 janvier au 8 février 2015 : il n’y a que quatre acteurs (et un violoncelliste).

The more pity that fools may not speak wisely what wise men do foolishly

Interpréter douze personnages (la pièce a été un peu remaniée) à quatre, c’est un pari difficile. Et d’autant plus risqué lorsque l’on décide d’utiliser des masques : la bouffonnerie et le ridicule guettent au virage. Et pourtant, la compagnie le Chariot de Thespis s’en sort très bien, notamment grâce à un maniement expert de la commedia dell’arte. Pour ceux qui ne sont pas en agrégation de Lettres, voici un rapide résumé de la pièce : un duc tyran qui a renversé son frère décide de bannir sa nièce (qui n’a pourtant rien d’une Jeanne d’Arc). Cette nièce, Rosalinde, étant très intime avec Célia (la fille dudit duc), elles s’enfuient toutes les deux, avec le fou Touchstone qui pourra ainsi « les divertir ». Direction : la forêt d’Ardenne. Dans la cour, Orlando est persécuté par son frère, et il s’enfuit lui aussi après être tombé fou amoureux de Rosalinde. Dans la forêt, il y a le duc renversé avec sa cour. Ainsi que Silvius, amoureux de Phoebe, sauf que Phoebe va tomber amoureuse de Ganymède, qui n’est autre que Rosalinde déguisée en garçon, toujours amoureux/se d’Orlando qu’il/elle rencontre dans cette même forêt. Bref, c’est une histoire de fou où tous les amoureux sont contrariés.
Mais Comme il vous plaira est une comédie, alors tout finit bien. Et l’on rit du début à la fin. Le Chariot de Thespis ne manque pas de talent. L’on ne tombe jamais dans le ridicule. Leur jeu oscille entre le bouffon et le burlesque, touche au drame quelques fois, tire au profond chaque fois. Tout est bon pour montrer qu’une comédie n’est pas qu’un divertissement pascalien.

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N’être que quatre acteurs (et un violoncelliste) sur scène pourrait être un handicap. Au contraire, ici, c’est un atout délicieux. Le jeu des acteurs est si bon qu’on a l’impression d’avoir une douzaine de personnes différentes, même lorsque dans une même scène ils jouent plusieurs rôles. Ce ne sont pas seulement les masques qui changent, ce sont aussi les voix, le maintien, et la musique.
La voix. Moduler tour à tour sur ses cordes vocales les soupirs du bouffon et les cris du tyran, ou les plaintes de l’amoureux/se et les excitations de l’idiot, ou les gémissements de la princesse et les hurlements de la bergère, ou les douleurs du prétendant et les avarices du guide. La voix est un outil difficile et pourtant, chaque acteur parvient à la transformer selon le personnage joué. De même qu’ils jouent les transformistes pour que chaque personnage ait son habit distinctif, de même leurs voix changent du tout au tout pour tout illusionner et tout charmer.
Le maintien. Se tenir droit, courbé, cassé, las, fort : les personnages expriment autant par leurs mots que par la façon dont ils se présentent. Rosalinde jouant le garçon met les poings sur les hanches, donne de grandes claques, joue l’exubérante. Jusqu’à croiser le regard d’Orlando, où elle/il se laisse divaguer, et les mots se perdent, dans la contemplation de l’être aimé… Parce qu’un peu de lyrisme n’a jamais blessé personne.
La musique. C’est un autre personnage. Le violoncelliste, dont on applaudira la virtuosité et l’endurance, accompagne les masques, les soutient ou joue contre eux. Le « thème du méchant » qui recouvre les paroles du duc tyran, est une pointe d’humour sans retenue. Des petits ajouts à la pièce originale, mais qui sont savoureux. L’on a le droit de tordre un peu la pièce, si c’est pour l’humour.

All the world’s a stage

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La comédie frôle très souvent le drame, et si Orlando déjoue la mort, ce n’est que pour mieux souffrir de l’amour. Et si Rosalinde se déguise en garçon, c’est tant pour se protéger que pour accentuer l’ambiguïté des liens qu’elle entretient avec Célia. Et que dire d’Orlando qui est charmé par Ganymède ? Les sexes sont des accessoires, et l’on n’aime que l’âme ? Shakespeare, précurseur desgender studies ?
Sans aller jusqu’à l’anachronisme, l’on peut voir dans cette pièce un goût prononcé pour le déguisement et le masque. Pas très original pour un dramaturge ? Mais chez Shakespeare, ce ne sont pas que des motifs de mise en abyme, c’est aussi toute une théorie. C’est dans Comme il vous plaira que se trouve la fameuse tirade : « Le monde entier est un théâtre […] ». Les personnages de la pièce en sont plus ou moins conscients : Orlando se doute peut-être que Ganymède est Rosalinde, Rosalinde se doute peut-être qu’il se doute qu’elle est Ganymède, Orlando se doute peut-être qu’elle se doute qu’il se doute que Ganymède est elle. À moins que ce ne soit l’inverse.
Le monde est un théâtre, nos visages sont des masques, et tous jouons une universelle comédie qui n’est écrite nulle part. Les intrigues politiques (exil, menaces, combats) sont ce théâtre, la dynamique dramatique (du grec drama = l’action) qui tient tout le monde en joug. Les frères convoitent les frères, les ducs renversent les ducs, et tout cela n’est qu’une comédie insignifiante.

La forêt où s’exilent Rosalinde et Célia n’est pas moins théâtrale, mais c’est aussi un lieu dissimulé. Et comme le formule Oscar Wilde : « l’homme n’est jamais sincère quand il parle de lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité ». Dans la forêt, Célia est Aliena, Rosalinde est Ganymède. Dans la forêt on porte un masque et paradoxalement, on se révèle. Au cœur d’une éclaircie, l’étincelle est bientôt de retour. En échappant aux comédies de cour, en se désaffublant des intrigues politiques, la seule façon d’être égal à soi-même, c’est de trouver l’amour. L’amour, qui résout cette pièce, ceux n’en étant pas capables devant se résoudre à une vie monacale, est la sincérité même. Shakespeare, mièvre ? Absolument pas. En amour, on ne joue pas, on ne se masque pas. Amour et vérité sont synonymes. L’amour est le dissolvant de la comédie. On ne badine pas avec l’amour. Et Musset de conclure : « La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve, et vous aurez vécu, si vous avez aimé. »

Willem Hardouin


Article précédemment publié dans le Gazettarium, le journal du Litterarium.

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