Lilith, la femme insoumise

Ce samedi 27 septembre, en Off de la Biennale de la Danse de Lyon, au Croiseur, avait lieu la première de Lilith, un ballet racontant l’histoire de la première tragédie de l’histoire religieuse. Première figure féminine rebelle qui, parce qu’elle refuse d’être inférieure à l’homme, se retrouve plongée dans une déchéance sans fin. Figure hautement dramatique, Lilith est punie pour avoir dit « non ». L’idée donc de développer un ballet contemporain autour de ce personnage méconnu invite le spectateur à une relecture de ce mythe sous le signe du corps. Ici, Eugénie Leclercq, directrice artistique et interprète de Lilith – dont vous pouvez lire l’interview sur notre site – et la chorégraphe, Cécilia Nguyen Van Long, interprète de Eve, partent donc de l’idée de raconter une histoire par le corps. Pour ceux qui craignent ou qui se sentent hermétique à la danse contemporaine, point d’inquiétude, Lilith est un ballet narratif. Il raconte avant tout une histoire. Le ballet est donc la rencontre de deux mondes, un espace ou cohabitent la danse et le théâtre. Le spectacle revient aux origines du mythe de Lilith, sa naissance et sa déchéance tout en gardant comme fil conducteur, la fin du paradis tel qu’il fut offert aux Hommes par dieu. Porté par la musique de Kevin Bardin, Lilith se compose de tableaux qui jouent et rejouent le mythe en convoquant une grande variété d’outils musicaux, influence classique, tribale, irlandaise, expérimentale qui composent la richesse musicale de cette partition.

Les frissons de la chute

Le ballet séduit immédiatement par l’hypnotique corrélation entre la musique et la naissance de Lilith et Adam. Les premiers tableaux dévoilent la naissance et la chute de Lilith dans des ambiances diamétralement opposées. Deux chorégraphies qui hissent le spectacle à un niveau de grande qualité en emportant le spectateur dans la terrible tragédie de cette figure féminine. Ce qui commence comme une parade amoureuse laisse bientôt place à une violente descente aux enfers. Lilith se bat, se débat mais ne peut empêcher Adam de préférer Eve à elle. Elle ne transige pas avec ce qu’elle est, ce qui la conduit à une déchéance corporelle. Privée de sa liberté, elle se transforme en succube sous la contrainte des figures démoniaques, symboles de la fatalité. Ponctué par le cri déchirant d’une Lilith terrifiée, le deuxième tableau glace le sang. Difficile de ne pas être saisi de frissons devant cette chute aussi violente qu’injuste.

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La suite du spectacle rejoue la transgression d’Adam et Eve. Sublime moment de grâce quand les figures démoniaques rejouent l’invitation à l’interdit de la pomme. Il ne s’agit pas seulement de la chute de Lilith mais aussi de celle d’Adam et Eve. C’est clairement la chute de l’homme et de la femme, la faille de l’humain qui est exploré en fil conducteur tout au long de ce spectacle. Le ballet fonctionne comme un abyme dans lequel le corps se bat mais finit par se perdre. La danse apparaît comme le moyen d’expression parfait pour traduire cette perdition, cette fatalité. Les personnages ne cessent de se battre physiquement avec le vide, comme si ils essayaient d’échapper au murmure d’un destin dissimulé dans les strates musicales du spectacle. The Fall, seul morceau musical chanté du ballet semble pousser le corps de Eve à l’interdit.

Un corps transformé

Pendant quarante minutes, les danseuses et le danseur ne ménagent ni leurs efforts, ni leurs énergies pour nous entraîner dans une chorégraphie qui fait appel à de nombreuses influences. L’interrelation danse/théâtre apporte un souffle dramatique puissant à cette histoire. Le corps danse, joue la comédie, parle, il devient le vecteur de l’histoire. La mutation de Lilith est aussi celle d’un corps. A la fin le personnage se perd, transformé et acculé dans l’obscurité pour l’éternité comme une page gênante de l’histoire qu’on efface. En réhabilitant l’histoire de cette jeune femme à travers la danse, Lilith rend un hommage à l’humain dans toute sa dualité. Ni Lilith, ni Eve, ni Adam ne sont parfaits, ils sont pétris de défauts qui les précipitent, chacun à leur manière dans la chute. Néanmoins, Lilith ressort comme un personnage intransigeant et épris d’une liberté qui lui est injustement refusée.

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Un ballet réussi

En mélangeant habilement musique, danse et théâtre, Lilith est un ballet ouvert à tous qui invite à découvrir la danse comme un prolongement de la parole et du geste. La réussite du spectacle est de saisir le spectateur d’une intense émotion aussi forte que brutale qui ne peut laisser indifférent. La fin du spectacle laisse un sentiment plus ambigu, elle invite en tout cas à la discussion. Agencée autour d’un larsen sonore, elle semble mettre en scène l’effacement du personnage de l’Histoire. Si l’idée est excellente, la mise en scène est plus hermétique et renonce un peu avec son parti pris narratif. Cette dimension que l’on pourrait qualifier de plus expérimentale ne fonctionne pas, à mon sens, aussi bien que le reste du spectacle. Il n’en reste pas moins que le ballet ne vous laissera pas indifférent, la marque des spectacles réussis. N’hésitez donc pas à plonger dans cette tragédie portée par un projet cohérent, brillant et qui pourrait bien vous donner quelques frissons. Si Lilith disparaît dans les ultimes secondes du ballet dans l’oubli, il y a fort à parier que ce ne soit pas le cas de ce spectacle qui sera rejoué ce weekend à la MJC Monplaisir les 3 et 4 octobre à 20h30.

Vladimir Lifschutz


29 novembre – 20h30 – Festival Temps Danse – Miribel
16-17 janvier – 20h30 – Salle des fêtes de Couzon au Mont d’Or

3 pensées sur “Lilith, la femme insoumise

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