L’Islande et son lagon deviennent noirs sous la plume d’Arnaldur Indridason

Arnaldur Indridason est un écrivain islandais. Il est diplômé en Histoire et travaille comme journaliste, puis comme scénariste indépendant de 1981 à 1985. De 1986 à 2001, il devient critique de films. Aujourd’hui il est l’auteur de plusieurs romans, seize ont été traduits en français, et certaines de ses publications sont devenues des best-sellers. Ses deux premiers romans, pourtant non traduits en français marquent, pour des écrivains comme Harlan Coben, le départ d’une nouvelle vague islandaise de fiction criminelle. Celui qui fut plusieurs fois nommé écrivain le plus populaire d’Islande et qui ne se déplace que très rarement hors de son pays fait l’honneur au public lyonnais de venir au festival des Quais du Polar du 1er au 3 avril 2016. De fait, ne manquez pas cette occasion de l’écouter discuter au sujet de l’évolution de l’espionnage avec James Grady, Percy Kemp, David Lagercrantz et Jean Van Hamme le vendredi 1er avril à 17h30 dans le grand salon de l’Hôtel de Ville de Lyon. Vous pourrez également le retrouver le samedi 2 avril à 14h30 dans la salle des anciennes archives de l’Hôtel de Ville de Lyon pour évoquer la culture-foot ! dans les « Quais du polar football club » avec Parker Bilal, Giancarlo De Cataldo et Caryl Férey. Ensuite, il se rendra à la Chapelle de la Trinité à 17h30 en tant qu’« auteur aux héros récurrents » au même titre que Sara Gran, Craig Johnson et Jo Nesbø. Et enfin, pour les grands fans de l’islandais, le dimanche 3 avril à 14h à la Chapelle de la Trinité, il se pliera au jeu maintenant habituel de ce festival « d’une heure avec » alors ne soyez pas en retard…

Un climat, annonciateur de forte turbulence mortelle

820215Dès les premières pages on ressent une atmosphère pesante avec cette « végétation à la merci de la mer et du vent du nord » qui se livrent une bataille féroce. Ce paysage recouvert d’une fine couche de neige, ces bourrasques s’abattant sur les murs du hangar à avions, tout en haut de la Lande, de la base militaire américaine. Les hurlements du vent qui résonnent dans l’immense construction presque déserte en raison de l’installation d’un nouveau système anti-incendie. Le genre d’endroit que l’on a envie de fuir à la première occasion, tellement le temps semble suspendu au bout d’un imminent danger. Les lamentations du vent nous transperce, on se sent oppressé et tout à coup l’auteur nous délivre de cette sensation de malaise : un corps s’abat sur le sol… Puis une jeune femme, venant régulièrement soigner un problème de psoriasis dans les eaux du lagon – situé sur la péninsule de Reykjanes – découvre un cadavre. Arnaldur Indridason ne se perd pas en conjonctures, il annonce déjà l’étendue des dégâts : deux morts en quelques pages !
L’inspecteur Erlendur et sa chef de brigade Marion Briem donne le top départ à leurs neurones pour résoudre l’enquête sur la mort suspecte du cadavre du lagon. Très rapidement, on se rend compte que le corps tombé sur le sol et le cadavre découvert ne sont qu’une seule et même personne. Petit ennui, le visage est méconnaissable ! L’identité s’avère difficile à trouver et le nom du champ de lave renfermant le mort : « le champ de lave maléfique » fait froid dans le dos…

Le rouet, Erlendur, démêle un à un les fils enchevêtrés d’une enquête difficile

Après avoir passé un appel à témoin, sans grand résultat pour le moment, il pense que le cadavre est peut-être américain à cause de ces bottes de cow-boy. Parallèlement à cette enquête, l’inspecteur Erlendur est hanté par une affaire, vieille de vingt-cinq ans, un visage froissé sur un journal avec lequel il a grandi. Celui d’une jeune fille disparue un beau matin et son histoire l’obsédait ; comme par magie, un détail venait toujours raviver sa mémoire. Curieusement, les deux décès semblent avoir un point commun : la base militaire sur le sommet de la Lande, le Corps du lagon, un homme, avec des traces de graisse sous ses ongles et dont le médecin légiste présumait qu’il devait être mécanicien. La jeune fille était amoureuse d’un jeune homme, à priori soldat. C’était une curieuse coïncidence à creuser…
51FmmIYGg0L._SX324_BO1,204,203,200_Enfin, l’appel à témoin porte ses fruits et l’on peut mettre un nom sur la victime du lagon, Kristvin. Il habitait Reykjavik, travaillait depuis deux ans à l’aéroport de Keflavik et était bien américain. Célibataire, jamais marié, sans enfants mais très attaché à sa sœur Nanna qui justement s’inquiétait beaucoup de sa disparition soudaine sans raison apparente. L’entreprise confirme également n’avoir aucune nouvelle depuis deux jours et ne comprend pas son silence. Après une visite fructueuse à l’appartement de Kristvin, la pelote bien ronde du début commence à s’effiler : trafic d’alcool et d’herbe. Puis la voiture que conduisait le défunt est retrouvée, garée à la base militaire avec les pneus crevés. Nos deux policiers Islandais vont avoir quelques difficultés à mener leur enquête car la base militaire dispose de sa propre police. Et des bâtons dans les roues, ils vont en avoir plus qu’il n’en faut ! Une jeune inspectrice noire, Caroline, va leur être adjointe dans leur quête de vérité et l’inspecteur Erlendur est loin d’être enchanté ! Pourtant son aide sera précieuse et ira même au-delà de l’obéissance aveugle dû à ses supérieurs.
Son obsession à vouloir résoudre l’énigme de la disparition de la jeune fille, au temps de la guerre froide, le mène inextricablement vers la base militaire de Kamp Knox où il enquête aussi sur le meurtre de Kristvin. Les intrigues vont se chevaucher, s’entremêler, et même parfois s’emboiter l’une dans l’autre. La clef de l’une sera peut-être celle de l’autre… Qui sait ? Une chose est sure, la fin est des plus surprenante ! D’autant plus que le souffle s’accélère d’un seul coup et on passe d’un certain flegme, bien britannique celui-là, à une brutalité étonnante de l’inspecteur Erlendur !

L’auteur nous fait découvrir l’Islande d’autrefois en remontant le temps mais également celle d’aujourd’hui. La politique de l’époque et la pauvreté contrastent singulièrement avec la légèreté et l’abondance financière des américains. Un autre temps ou les américains débarquaient dans un minuscule pays avec leur musique des années 1950, leur joie de vivre et surtout le marché noir. Vingt-cinq ans plus tard ils sont toujours là et le marché noir aussi. On ne peut pas s’empêcher de trouver magnifique le pays de l’auteur à travers la description qu’il nous en fait : cette nature encore sauvage où la mer et le vent se jouent des habitants, cette lande qui nous paraît si étendue, ce manteau de neige majestueux, ce lagon avec sa lave. Une envie irrésistible nous envahit et on se dit : pourquoi pas aller voir ? On souhaiterait presque être accueilli à notre descente d’avion par l’inspecteur Erlendur, aller déjeuner chez lui en tête à tête et goûter la cuisine Islandaise. Puis l’écouter nous parler de ses enquêtes résolues ou non. Arnaldur Indridason réussit à nous emporter avec son style acéré mais pas trop, se piquant mais pas trop en effeuillant la ronce, le rouet file mais pas trop… Cette intrigue pour deux enquêtes et deux personnalités psychologiques détonantes est rondement menée. Le plaisir de lire est assuré et les amateurs de polars seront réjouis !

Un polar bien cadencé

L’auteur démarre dans un climat de turbulences mortelles puis son rouet, l’inspecteur Erlendur, démêle un à un les fils enchevêtrés d’une enquête difficile et résout en même temps une ancienne affaire. Le début est très noir, la suite assez flegmatique pour finir sur une accélération : un coup de génie dans l’écriture et la mise en place de l’histoire. Ce polar est très dense dans le déroulement des faits et la psychologie de l’inspecteur Erlendur ouvre une légère brèche mais reste une énigme. Marion s’intéresse fortement au cas de son inspecteur et lui donne une certaine liberté d’action. L’intrigue est fort intéressante en raison du contexte choisi par l’auteur. Les chapitres s’enchaînent avec méthode, le ton est juste et les dialogues, un vrai régal. Arnaldur Indridason nous fait voyager dans son univers islandais de fiction criminelle.

Françoise Engler

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