« Los Angeles, une fiction » : un parcours au delà de la superficialité

Du 8 mars au 9 juillet 2017, le Musée d’art contemporain de Lyon accueille la Californie entre ses murs avec une exposition appelée Los Angeles, une fiction. À travers différentes thématiques, les œuvres donnent à voir un récit, appuyé par une sélection de textes, présentant tous les éléments qui font la mythologie de Los Angeles. Fruit du travail d’une équipe internationale de commissaires, l’exposition s’étend sur deux étages et regroupe les œuvres de 34 artistes. Retour sur la déconstruction par les artistes de tous les clichés qui définissent la cité des anges dans notre imaginaire.

David Hockney, Two Men in a Shower, 1963 Huile sur toile 152 x 152 cm Astrup Fearnley Collection, Oslo
David Hockney, Two Men in a Shower, 1963, Huile sur toile, 152 x 152 cm, Astrup Fearnley Collection, Oslo

 

Los Angeles, emblème de l’american way of life ? 

Lorsque l’on pense « Los Angeles », on pense tout de suite Hollywood, cinéma, show-biz, strass et paillettes. Or, la ville est très loin de se résumer à ça. Dès les années 1960, les artistes américains ont senti de plein fouet la mutation de leur pays vers une société de production et une consommation de masse. Une majorité d’entre eux perçoivent alors la superficialité de ce nouveau mode de vie vendu par la publicité en plein essor. Alors que les objets de la culture de masse et les apparences deviennent les facteurs sociétaux les plus importants, émerge de la part des artistes une contestation violente qui prend des formes très variées. Dans ces années-là, de nombreuses galeries ou musées d’art ouvrent leur porte. Los Angeles s’impose très vite comme la deuxième scène majeure de l’art des États-Unis. Tout cela coïncide avec le développement du cinéma, l’ouverture de l’emblématique parc d’attraction Disneyland, la création de la première Barbie ou encore l’avènement du Good Design, qui participent à créer un idéal de vie américaine, le fameux american way of life. Ainsi, l’exposition Los Angeles, une fiction réunit des œuvres allant des années 1950 à nos jours qui montrent et dénoncent tout ce qui se cache sous cette couverture de superficialité. En ce sens, l’œuvre de David Hockney est particulièrement éclairante. L’exposition présente Two Men in a Shower (Deux hommes sous la douche), une peinture qui montre une scène intime entre deux hommes, dans leur espace privé. En 1963, lorsque l’œuvre est peinte, l’homosexualité est encore très taboue. La thématique de l’eau chère à Hockney qui, à son arrivée à Los Angeles, est fasciné par la présence permanente de l’eau partout dans la ville. À une époque où les apparences sont garantes de l’appréciation sociale, garder une pelouse bien verte et une devanture de maison parfaite apparaît comme le plus important. Ainsi, avec Two Men in a Shower, on va plus en profondeur, on passe la porte de la maison et on rentre dans la sphère intime de ces hommes qui vivent leur vie heureuse, mais cachée, à l’abri du jugement. Un parallèle est à faire avec l’œuvre d’Edward Kienholz qui traite, dans les mêmes années, cette thématique de la réalité des intérieurs américains, mais de manière bien plus tragique.

Dans la même salle que l’œuvre d’Hockney se trouve celle de Jonas Wood qui s’attache lui aussi à montrer l’univers et les normes de goût de la classe moyenne américaine. Ici par contre, Wood cherche moins à dénoncer qu’à construire une mémoire de l’époque dans laquelle il vit.

Jonas Wood, Landscape Pot with Bromeliad, 2016 Gouache, crayons de couleur et collage papier sur papier 84,5 x 51,4 cm Courtesy de l'artiste et David Kordansky Gallery, Los Angeles © Photo : Marten Elder
Jonas Wood, Landscape Pot with Bromeliad, 2016, Gouache, crayons de couleur et collage papier sur papier, 84,5 x 51,4 cm, Courtesy de l’artiste et David Kordansky Gallery, Los Angeles, © Photo : Marten Elder

Hollywood ou la machine créatrice de rêve américain

C’est dans les années 1910 que nait Hollywood tel qu’on le connaît aujourd’hui. En 1923, sont installées les fameuses lettres HOLLYWOOD qui ne devaient au départ rester que pour une courte période et étaient sensées promouvoir un programme immobilier. Finalement, ces lettres sont devenues l’emblème de toute une industrie : celle du cinéma. C’est d’ailleurs précisément au travers du cinéma que s’est créé cet idéal américain. C’est en tout cas la capitale de l’american dream, là où les jeunes talents se bousculeront durant tout le reste du 20è siècle et jusqu’à nos jours en espérant percer et devenir la prochaine icône, la prochaine Marilyn Monroe. Michele O’Marah joue avec les stéréotypes véhiculés par le cinéma américain avec Don’t Call Me Baby (2010), une vidéo qui réinterprète Barb Wire (1996) avec Pamela Anderson, mais cette fois avec une actrice afro-américaine. Elle met ici en avant le côté trop sexuel des femmes dans nombre de ces films qui sont présentées plus comme des poupées Barbie que comme de véritables êtres humains. En reprenant tous les codes et les clichés des plus grands blockbusters, O’Marah crée une véritable parodie du genre.

Michele O'Marah, Don't Call Me Babe, 2010 Vidéo, couleur, son Durée/Duration: 9'09'' Courtesy Brennan & Griffin, New York
Michele O’Marah, Don’t Call Me Babe, 2010, Vidéo, couleur, son, Durée/Duration: 9’09 », Courtesy Brennan & Griffin, New York

John Divola présente une série de photographies d’intérieurs en ruine avec, notamment, Zuma #4 (1978). Le contraste est fort entre la radicalité de la ruine et la fenêtre ouverte sur une vue d’un coucher de soleil parfait. On pense tout de suite à une belle villa au bord de l’océan qui aurait été le théâtre d’une catastrophe. Le côté très théâtral et la puissance du contraste rappellent les films catastrophes hollywoodiens. Le paysage est digne d’une carte postale, il est un véritable cliché de la côte californienne. Face à ce paysage, il y a ces intérieurs miteux qui dénotent totalement avec l’idéalisme de perfection qui règne dans ces années-là. En même temps, c’est aussi un hommage à la beauté de ce paysage californien qui, même dans un contexte de chaos total, reste à la fois splendide et apaisant.

John Divola, Zuma #4, 1978 Impression jet d'encre sur papier archive 101,6 x 127 cm Courtesy de l'artiste
John Divola, Zuma #4, 1978, Impression jet d’encre sur papier archive, 101,6 x 127 cm, Courtesy de l’artiste

Quel message derrière le cinéma américain ?

Dans une autre salle de l’exposition, on découvre SHE MAD Laughing Gas (2016) par Martine Syms qui rend hommage au jeu de l’actrice Bertha Regustus dans un film muet d’Edwin Porter de 1907. Cette œuvre vidéo est le fruit de son enquête sur l’image véhiculée des femmes afro-américaines dans l’histoire du cinéma. L’artiste reproduit une scène où Bertha Regustus interprète une femme soignée au gaz hilarant chez un dentiste. Allongée chez le dentiste où elle doit se faire retirer les dents de sagesse, Syms se voit refuser les soins pour absence d’une assurance maladie, mais on lui fait tout de même inhaler du gaz hilarant avant de la laisser s’en aller. On suit ensuite son retour chez elle avec son parcours à pied, puis son trajet de bus durant lesquels elle est prise d’un fou rire à la fois incessant et incontrôlable. Plusieurs personnes lui demandent comment le dentiste a pu la laisser partir dans cet état. L’œuvre met en exergue la dure réalité du système d’assurance maladie aux États-Unis, mais aussi la thématique de l’hystérie associée à la femme.

Martine Syms, SHE MAD: Laughing Gas, 2016 Installation vidéo, couleur, son Durée/Duration: 6'59'' Courtesy de l'artiste et Bridget Donahue, New York
Martine Syms, SHE MAD: Laughing Gas, 2016, Installation vidéo, couleur, son, Durée/Duration: 6’59 », Courtesy de l’artiste et Bridget Donahue, New York

Tala Madani est l’une des rares artistes de l’exposition qui n’est pas née aux États-Unis, mais qui s’inscrit néanmoins dans cette esthétique de la ville de Los Angeles. Elle présente un triptyque de vidéos qui s’apparente aux films d’animation. Eye Stabber (L’œil de l’agresseur), Ol’Factory (Vieille usine) et Wrong House (Maison malsaine) sont donc trois courtes peintures animées qui présentent des scènes radicales et violentes. Dans Wrong House, on découvre un homme qui tourne en rond dans une pièce jaune, la couleur des polars, et qui tue tous les hommes qui viennent frapper à sa porte. Le côté répétitif de la scène augmente encore sa violence. Les vidéos de Madani sont emprunts d’un humour noir indéniable. Elles présentent toujours des hommes sous des formes primitives, qui répondent d’abord à leurs pulsions. La mise en scène et le côté « dessin animé » rappellent les codes établis par Disney. L’artiste se sert donc de ce langage qui parle à tous pour interroger le machisme véhiculé par le cinéma hollywoodien, idée à mettre évidemment en parallèle avec l’œuvre de Michele O’Marah.

Tala Madani, Wrong House, 2014 Vidéo HD, couleur, muet Durée/Duration: 3'30'' Courtesy de l'artiste, David Kordansky Gallery, Los Angeles et Pilar Corrias Gallery, London
Tala Madani, Wrong House, 2014, Vidéo HD, couleur, muet, Durée/Duration: 3’30 », Courtesy de l’artiste, David Kordansky Gallery, Los Angeles et Pilar Corrias Gallery, London

Les œuvres de l’exposition dialoguent toutes entre elles. Le cheminement est logique et naturel. On entre dans un univers, dans le mode de vie à l’américaine. Il est cependant impossible de s’arrêter à sa surface. Avec Los Angeles, une fiction on est immergé en profondeur dans le monde californien. L’exposition est à découvrir au Musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 9 juillet 2017.

 

Laetitia Sordet

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