L’Oubli de Frederika Amalia Finkelstein: un livre bien nommé

Oubliez tout

« Je m’appelle Alma et je n’ai pas connu la guerre. J’ai grandi en écoutant Daft Punk, en buvant du Coca-Cola et en jouant à des jeux vidéo sur la Playstation 2. Un jour, j’ai appris que mon grand-père avait fui la Pologne quelques années avant la Seconde Guerre Mondiale, avant la Shoah. Ce mot m’a longtemps agacée : son côté spectaculaire. Mais vendredi soir, quand je me suis retrouvée face à la petite-fille d’Adolf Eichmann et qu’elle n’arrivait pas à se remémorer le nom du camp d’Auschwitz, j’ai ressenti comme une douleur – elle a duré quelques secondes. Je me suis rappelé l’exergue de Si c’est un homme de Primo Levi : « N’oubliez pas que cela fut, non, ne l’oubliez pas » ; je crois que je veux faire exactement le contraire. Oublier tout. »

L’Oubli est le premier roman de Frederika Amalia Finkelstein, étudiante en philosophie à Paris. Nominée pour le prix Renaudot, prix de Flore, prix Décembre et faisant partie des romans de la « Rentrée littéraire », la jeune écrivaine a déjà reçu les félicitations de Jean-Marie Le Clézio, nobelisé il y a peu. Les critiques sont unanimes : les lecteurs assistent là à la naissance d’une jeune prodige, prodigieusement mature pour son âge, et à la plume aussi acérée que son héroïne. Le pitch est pourtant simple : une jeune parisienne insomniaque du nom d’Alma déambule dans la capitale, quand elle n’est pas devant son ordinateur portable à boire du soda ou à écouter du Daft Punk. Si sa vie paraît incroyablement banale, c’est qu’elle contraste avec son histoire familiale : le lecteur apprend dès les premières pages le terrible poids d’un grand père fuyant la Shoah. Mais contre tout attente, l’héroïne exprime son désir d’oubli, son refus de devoir de mémoire, pour continuer à vivre, tout simplement. A la façon d’un journal intime, elle va donc superposer ses instants de vie aux souvenirs (imaginés) des camps de concentration.

Blog VS Shoah

LL-oubli-de-Frederika-Amalia-Finkelsteine point de vue est intéressant, la prise de risque l’est tout autant. Après des décennies de reportages et de documentaires sur la seconde guerre mondiale, il était presque agréable de voir le point de vue de la « nouvelle génération », de comprendre comment les jeunes traitaient aujourd’hui leur patrimoine. D’éclairer la digestion historique grâce au faisceau d’une nouvelle plume littéraire. La démarche était donc ambitieuse. Elle est devenue marketing. Au milieu des produits américains, entre Mac Book et Coca-Cola, la pauvre lectrice que je suis ne peut s’empêcher d’imaginer une jeune adolescente boutonneuse, en train de râler sur ses touches et de pester contre la dernière interdiction parentale. Mais les journaux intimes ne se vendent plus aussi bien à l’ère des blogs et réseaux sociaux, aussi il est nécessaire de mettre en lien une problématique et des questions plus universelles, qui rassemblent, qui intéressent, et qui font d’un livre un prix littéraire : retour donc sur la Shoah. N’oublions pas que la seconde guerre mondiale est au programme de la classe de première. Le regard de la nouvelle génération devient alors terne, morne, voire complètement mort, abruti par les écrans, les écouteurs (et l’absorption de bulles semble t-il). Inintéressant, non pas pour les adultes, qui semblent y voir un nouveau prodige, mais pour cette même génération, qui ne se retrouve pas dans les lignes de l’auteur. La lecture devient aussi désagréable que la protagoniste principale, non pas parce qu’elle dérange, mais parce qu’elle rappelle la crise d’adolescence de notre petit frère. Rappelez-vous, celui qu’on voulait secouer, réveiller, intéresser… avec de bons romans. Ceux qui n’avaient ni bannière en papier, ni présentation particulière. Ceux qui n’existaient que par leurs mots et leur talent.

En cela néanmoins, l’écrivain peut se targuer : que ce livre plaise ou non, il ne laisse en tout cas pas indifférent. Si la colère prédomine à la première lecture de cet ouvrage, c’est peut-être déjà une réussite. Si « le timbre de blonde » de l’ordinateur résonne encore à mes oreilles, que les « donuts à paillettes » me donnent envie de vomir, c’est peut-être que la jeune fille que je suis n’est pas encore adulte – ou l’est déjà trop.

Si comme moi, vous avez été déroutés ou si vous avez adoré ce livre, Frederika Amalia Finkelstein participera à une table ronde le mercredi 8 octobre à la Villa Gillet sur le thème de La Mémoire obstinée en compagnie de Gaëlle Josse et Lydie Salvayre.

Alice

2 pensées sur “L’Oubli de Frederika Amalia Finkelstein: un livre bien nommé

  • 7 octobre 2014 à 20 h 42 min
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    Dommage, le point de vue aurait pu être intéressant… Comment sans nier l’Histoire ( bien au contraire !!!!!), on peut briser ce poids historique et familial, pour vivre ? En fait, c’est une question qui pourrait se poser pour toutes les histoires familiales qui nous empêchent de nous épanouir…

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    • 7 octobre 2014 à 21 h 04 min
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      Oui c’est sûr, c’est pour ça que sa venue à la Villa Gillet demain peut être intéressante, elle y expliquera son processus d’écriture et les raisons qui l’ont poussé à faire ce choix.

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