L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines : neuf nouvelles à «mourir» de rire

Quand la naïveté, la maladresse et l’incertitude de la jeunesse révolutionnaire croisent la route de Luis Sepùlveda, il nous reste neuf nouvelles à « mourir » de rire !

Luis Sepùlveda, né le 4 octobre 1949 à Ovalle au Chili, est un écrivain. Son premier roman Le vieux qui lisait des romans d’amour, traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. Son œuvre est fortement marquée par son engagement politique et écologique, mais également par la répression des dictatures des années 1970.  On y croise le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers. Très jeune l’auteur milite dans les jeunesses communistes. Opposé au régime d’Augusto Pinochet, il est emprisonné à Temuco (prison pour opposants politiques) et condamné à vingt-huit ans d’enfermement à la suite d’un « simili-procès ». Il en sortira deux ans et demi plus tard grâce à Amnesty International et sa peine sera commuée en huit années d’Exil en Suède. C’est un membre actif de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme et il vit actuellement dans les Asturies, au nord de l’Espagne. Il officie également comme scénariste, réalisateur et journaliste. Il sera présent à La fête du livre de Bron le dimanche 6 mars à 11h à la Salle des Parieurs.

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La révolution ? Oui, mais comment…

On nous accompagne, par le biais de ces neuf nouvelles, au cœur de la jeunesse chilienne dans les années soixante/soixante- dix.  À cette époque le coup d’État de Pinochet est là tapi dans l’ombre et la jeune génération ne rêve que de révolution. Mais comment révolutionner sans argent ? Comment combat-on le capitalisme uniquement par la force de ses convictions et idéaux politiques ? Comment va-t-on à Prague – paradis socialiste- en partant de Moscou et éviter les problèmes sans moyen financier ? Comment rend-on un hold-up sympathique malgré la violence de l’acte en lui-même ? Quelle place réserve-t-on à l’amour au milieu de la révolution ? Comment perpétuer le mythe après la révolution ?  Tellement d’autres questions se posent… Dans son livre Luis Sepùlveda tente de nous transmettre, de manière très subtile, des éléments de réponse au travers de ces nouvelles. Au fil de ces petites histoires, nous voyageons et revisitons une partie des années révolutionnaires avec une certaine pointe d’humour, voire jubilatoire parfois, de la vie de ces révolutionnaires en herbe. Le contraste entre la dureté et la sévérité des actes entreprit, comme le braquage de la banque ou l’explosion d’un bâtiment, et la légèreté avec laquelle les plans s’échafaudent nous fait sourire et même rire. Tous ces protagonistes nous semblent bien naïfs, maladroits et incertains, avec pour seul bagage leur jeunesse et l’envie de faire « exploser le système », au beau milieu du monde de la clandestinité.

Oui, ça ira !

Ouzbek-muet-et-autres-histoires-clandestines-HD1Les jeunes dépeints par Luis Sepùlveda dans ces histoires sont à la limite de l’inconscience et agissent sans vraiment réfléchir aux conséquences de leurs actes. Certes, ils font preuve d’un très grand courage et d’une véritable empathie à l’égard des dommages collatéraux, mais manquants de discernement dans les actions révolutionnaires décrites dans chaque nouvelle, comme chanter la musique du film Blue Velvet pour ne pas traumatiser les employés et les clients lors du braquage d’une banque. Quitter Moscou pour aller à Prague voir de plus près la liberté sexuelle des femmes et la liberté tout court qui manquent cruellement à Moscou, mais il faut trouver une solution, car l’argent fait défaut : idée de génie ! Être muet inspire la mansuétude et le respect des autres. Une superbe jeune fille en mini-jupe et ses acolytes décident de cambrioler un supermarché sous les sifflets admiratifs des futures victimes et où la seule femme semble détraquée sexuellement. Fantômas veut absolument remettre une montre aux aiguilles entonnant un air de Lorca, seul héritage du défunt Camilo dont personne ne connaît le vrai nom ; un fantôme Fantômas, recherche un autre fantôme, Camilo : rien que le jeu de mots fait sourire ! L’équipage d’Apollo II et celui d’Apollo III se retrouve avec « El Chino » autour d’une tasse de thé pour regarder un plan : des noms de code pour une opération totalement idéalisée, jusqu’au « dispositif merveilleux » du déroulement. Nous ne citerons pas les autres nouvelles et leur part de côté rocambolesque – surtout L’autre mort du Che et Le déserteur – afin de laisser le lecteur découvrir l’originalité du propos.  On ne peut pas s’empêcher de penser, par moment, aux Rapetou dans La bande à  Picsou pour leur manière de foncer et de se retrouver continuellement en face d’une malchance incroyable par manque de discernement. Un univers un peu « déjanté » de jeunes ressemblants plus à des pastiches que des héros. Des personnages hors du temps, happés par l’ère des idéaux communistes ou socialistes,  rêvant d’être Trotski, Lénine, Maurice Thorez, Salvador Allende, Sandokan, Mata Hari… Et puis l’audace de la jeunesse ouvre toutes les portes ! Alors, ça ira…

La clandestinité

Ces neuf nouvelles relativement courtes pour certaines sont bien écrites avec une bonne dose d’humour et une grosse pincée de tendresse, résultat garanti : la dérision comme pare-feu à l’atrocité d’un coup d’État et la politique du manque de liberté individuelle. À cette époque, la jeunesse avait l’élan de ses convictions portées par la croyance de l’espoir d’un autre monde. Mais toutes les révolutions ont un début, un milieu et une fin ! Pas forcément celle que l’on attend comme dans les nouvelles du livre de Luis Sepùlveda. Le titre de ce livre L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines retient notre attention sur les mots « muet » et « clandestines », le premier fait état de bouches cousues, de non-révélation de secret, l’incapacité de révéler ou de trahir et le deuxième nous ramène à l’exil, la réclusion, l’anonymat, l’incapacité de vivre libre. En lisant ces histoires courtes, on découvre que chaque personnage à quelque chose de secret, de caché et d’indéfinissable tout comme l’auteur. Comme le proverbe le dit : « pour vivre heureux, vivons cachés ».

Nous rentrons facilement dans la nouvelle, pour la plupart, et une fois la chose faite, une petite voix se fait entendre : pas assez long ! Et nous aurions aimé que certaines références citées soient un peu plus étayées. Cela reste un très bon moment de lecture et le sourire ne nous quitte jamais vraiment. Pourtant nous pouvons noter l’évolution du côté dérisoire, potache, au fil des histoires : le contenu devient un tantinet plus sérieux et plus politisé dans les dernières nouvelles. L’auteur nous livrerait-il un peu de la clandestinité de ses pensées ?

Françoise Engler

 

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