Lucrèce Borgia de Hugo au théâtre de la Croix-Rousse, de l’eau dans le gaz pour David Bobée

Sans parler de la série Borgia, depuis 2013, plusieurs Lucrèce Borgia se sont succédées sur les planches, Marina Hands tout d’abord sous la direction de Lucie Berelowitsh, puis Nathalie Richard, sous la direction de Jean-Louis Benoît et enfin Guillaume Gallienne, travesti par Denis Podalydès pour la Comédie Française. Si vous avez eu la chance d’aller au théâtre des Célestins l’an dernier au mois de mai, vous y avez vu Nathalie Richard, jouer très bien Lucrezia, dans un décor très sobre et sans fantaisie. Au théâtre de la Croix-Rousse, depuis ce mercredi 12 novembre et jusqu’au 22 novembre, vous pourrez admirer les débuts de Béatrice Dalle au théâtre dans une Lucrèce Borgia époustouflante ne baignant pas dans le sang de ses victimes mais dans l’eau présente sur scène… Comme ces 3 prédécesseurs, le metteur en scène David Bobée, qui dirige le Centre National Dramatique de Haute-Normandie, souhaite inscrire sa Lucrèce Borgia dans notre contexte politique que résume très bien la première réplique de la pièce « nous vivons à une époque où les gens accomplissent tant d’actions horribles qu’on ne parle plus de celles-là. » En effet, aujourd’hui l’atrocité est tellement visible à la télévision ou dans les journaux que ça en devient presque banal et il faut des pièces comme Lucrèce Borgia pour nous rappeler que le crime est une chose atroce que l’on porte comme fardeau. A la différence de ses collègues metteurs en scène, David Bobée, qui revient à Lyon après son Roméo et Juliette présenté lors de la biennale de la danse, allie le théâtre à différents arts tels que la danse et le cirque dans une mise en scène moderne et originale absolument détonante.

© Arnaud Bertereau, Agence Mona Carroussel
© Arnaud Bertereau, Agence Mona Carroussel

Une distribution incroyable

Comme nous le disions, David Bobée aime mélanger les arts et cela se ressent dans sa distribution. Béatrice Dalle est une actrice connue et reconnue notamment pour sa capacité à interpréter des rôles de femmes sensuelles et tourmentées, voire inquiétantes. Ainsi, on imagine assez facilement pourquoi David Bobée l’a choisie pour incarner ce personnage. Lucrèce Borgia est une empoisonneuse, elle tue quiconque la contrarie et sait user de ses charmes pour tromper les hommes et avoir une multitude d’amants… Mais tout bascule, lorsqu’elle décide de devenir vertueuse et miséricordieuse pour s’attirer les grâces du jeune Gennaro. Ainsi, tout le long de la pièce, elle n’aura de cesse de clamer son amour à cet homme et d’essayer de lui plaire. Elle, la femme forte, elle la toute-puissante Lucrèce Borgia, perd tous ses moyens devant le jeune Gennaro. Mais pourquoi un tel amour, alors que tant d’hommes se jetteraient à ses pieds ? Pourquoi vouloir le protéger alors qu’il l’outrage ? Pourquoi ne pas être jalouse alors qu’il en aime déjà une autre ? La pièce répond à toutes ses questions à grand fracas ! Ce pourquoi est le nœud de l’intrigue, c’est parce que Lucrèce Borgia refuse de dire à quiconque pourquoi elle l’aime ainsi que la tragédie commence…
Béatrice Dalle incarne une Lucrèce Borgia sublime, pleine d’élégance et de charisme quand elle est sure de sa force et si misérable quand elle tente de sauver Gennaro. Lucrèce Borgia est dépeinte comme un monstre par tous les autres personnages sauf Gubetta, son confident, et Béatrice Dalle incarne parfaitement cette bestialité, notamment quand elle rampe entre les cadavres des amis de Gennaro dans l’eau… Pierre Cartonnet, acteur et acrobate, lui est le moins convaincant, il n’est pas mauvais et joue juste mais il ne colle pas trop au personnage, on a dû mal à se le représenter… Ses compagnons danseurs sont excellents, Pierre Bolo, dans le rôle de Maffio, le meilleur ami de Gennaro nous éblouit par ses performances de danse, tout comme Marius Moguiba qui joue Rustighello, le serviteur de Don Alfonse tout comme Juan Reda, un artiste circassien qui joue Apostolo, Du côté des acteurs, Thierry Mettetal campe un Don Alfonse d’Este magistral, toujours juste et plein de charisme, Radouan Leflahi est très bon dans le rôle de Jeppo, leader des cavaliers de Venise (groupe auquel appartient Gennaro), tout comme Jérôme Bidaux qui est admirable dans le rôle de Gubetta, le confident de Lucrèce Borgia mais aussi l’exécuteur de sa vengeance. Si le décor repose sur de l’eau, le texte lui s’enflamme et l’histoire brûle les personnages de l’intérieur…

 

« Lucrèce Borgia, ce sera moi. Je ne peux pas donner quelque chose que je ne connais pas. » Béatrice Dalle dans Figaro Madame

© Arnaud Bertereau, Agence Mona Carroussel
© Arnaud Bertereau, Agence Mona Carroussel

 

De l’eau, de l’eau, encore de l’eau !

Pour reprendre un slogan publicitaire de la Vittel aromatisée, nous pourrions dire à propos de ce théâtre : « Mon théâtre est en pleine croissance, il lui faut de l’eau, de l’eau !!!!!!!! ». Et de l’eau ma foi, il y en a partout, jusque sur le public du premier rang, abrité par des ponchos anti-pluie, distribués par le théâtre. Cette eau, présente sur scène n’est pas qu’un simple accessoire, elle est le ciment de la pièce. Elle permet aux acteurs de se jeter au sol, de tomber en confiance, permet de ramper de manière inquiétante dans l’ombre et dans la fumée, comme si un monstre rôdait… Elle sert aussi à lyncher Lucrèce Borgia lorsque les cavaliers de Venise lui « crachent » son nom au visage. Sur l’eau sont placées des estrades rectangulaires modulables qui permettent de créer différents plateaux sur l’eau. Tantôt ils servent à séparer les personnages, tantôt à les rapprocher. Tout est subtil et intelligemment dosé. Jusque dans la musique, Butch McKoy joue et chante en live au fond de la scène, sur un échafaudage qui évolue au fil de la pièce. Sa voix pèse sur la pièce et crée une ambiance rock mais il est dommage qu’il chante en anglais, sur un texte de Hugo, le français aurait peut-être été de rigueur. En plus de la musique, les lumières sont très importantes, les alternances de lumières colorées, blanches, tamisées, fortes créent une ambiance tantôt intimiste, tantôt mythique, tantôt tragique permettant de passer d’un registre à l’autre et au spectateur de se jeter à l’eau la tête première et de plonger dans ce spectacle qui ne vous laissera pas de marbre.

Cette pièce, par sa mise en scène originale et audacieuse, ne laissera pas indifférent et nous ne pouvons que saluer le travail de scénographie et de mise en scène effectué par David Bobée pour donner vie à une Lucrèce Borgia saisissante.

 Jérémy Engler

2 pensées sur “Lucrèce Borgia de Hugo au théâtre de la Croix-Rousse, de l’eau dans le gaz pour David Bobée

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