Lucy de Luc Besson, le coup de coeur de Willem Hardouin pour un cinéma poétique

Luc Besson n’est pas le chouchou des critiques. Pourtant, force est de constater que Lucy est un de ses meilleurs films, un mélange joyeux d’action, de réflexion, de beauté et même de cruauté. Certaines scènes peuvent choquer les âmes sensibles : ici, pas de chichis, on trucide à la pelle. Non pas par amour du sang ou souci de vraisemblance. Il s’agit d’une part de couper avec la saga d’Arthur et les Minimoys, certes très réussie mais aussi très enfantine ; d’autre part de montrer qu’il n’est pas question de faire des concessions. Lucy est un film qui ne fait pas dans le détail, qui va droit au but. Une heure vingt-neuf, timing parfait. Là où certains rajoutent des scènes inutiles, longues et souvent « clichéiques » afin d’atteindre la sainte norme des deux heures, Luc Besson a choisi d’adapter la durée du film à son propos. Et la flèche va droit au but.

Scarlett, mon amour

Le synopsis de Lucy est d’une brièveté déconcertante : « Que se passerait-il si l’on utilisait 100% de nos capacités cérébrales ? ». Point final. Luc Besson avoue lui-même que le mythe selon lequel l’homme n’utiliserait que 15% des dites capacités est absolument fallacieux : l’être humain n’utilise « que » 15% de ses neurones simultanément. Lucy part donc sur une hypothèse, erronée certes, mais c’est avec élégance que Luc Besson s’affranchit de la nécessité de la vraisemblance ou du réalisme. Après-tout, on ne demande pas à un film (de science-fiction qui plus est) d’être réaliste ou vraisemblable. On va au cinéma pour rêver. On ne rêve cependant jamais en vain. Certains reprochent à Luc Besson son manque de scénario ou les incohérences (il est vrai que le baron de la mafia taïwanaise se rendant à Paris uniquement pour se venger a quelque chose d’un peu fumeux), mais quand on est dans le film, on pardonne facilement ces écarts. On peut même dire que Lucy n’a pas de scénario. C’est justement une réflexion, sur les capacités humaines et, donc, sur l’humanité. Donner à son héroïne le nom du premier exemplaire d’australopithèque ayant donné naissance à la lignée humaine permet de donner une portée différente à ce film. Lucy (l’australopithèque) a révolutionné notre perception des origines humaines. Lucy (la nouvelle) révolutionne notre perception du destin humain.
Luc Besson n’avait sans doute pas l’intention de faire un film révolutionnaire (il est doté d’une surprenante modestie). On voit d’ailleurs qu’il se fait plaisir à de nombreux endroits, en prenant des thèmes chers à son cinéma. Le seul fait d’avoir une héroïne battante et parfaite est un de ses leitmotiv. Si Lucy a beaucoup de Leeloo et de Jeanne d’Arc, elle est pourtant ultra-moderne. Jeune étudiante qui traîne avec des têtes brûlées, elle dispose de son corps et de sa volonté, elle est pourtant totalement terrifiée lorsque le cartel de la drogue taïwanais la prend en otage (ce qui se comprend). Scarlett Johansson – actrice qui enchaîne les succès depuis peu, dans des rôles complètement différents (Captain America – Her – Under the Skin…), ce qui permet de souligner son jeu exceptionnel – brille dans ce rôle, joue très bien tant la jeune étudiante banale que la beauté froide, inhumaine et terrifiante d’intelligence. Il faut l’avouer : Lucy doit toute sa sensualité à cette actrice d’une joliesse incroyable dont les 29 ans sont un régal total pour les yeux. Une actrice sexy qui n’est jamais vulgaire, c’est assez rare pour le souligner.

ScarlettEmotional« A hybrid can withstand these things »*

Lucy est aussi un prodige de technique. Outre un mélange très étonnant mais efficace d’images d’archive et du fleuron de l’animation contemporaine – ainsi la Lucy-australopithèque est réalisée en images de synthèses, réalisant symboliquement l’alliance parfaite du passé et du futur – Luc Besson réussit un film où il y a autant d’actions que de réflexions, autant de massacres que de blagues, autant de sensualité que de froideur. Un film hybride, donc, qui vogue aisément entre les différents genres pour produire un cocktail des plus réussis. Réussi ou, au contraire, complètement raté. Avec Lucy, on ne fait pas dans le détail, il n’y a pas de demi-mesure : on accroche ou l’on n’accroche pas. L’originalité surprenante de ce film inclassable en rend peut-être l’accès plus compliqué : à chaque scène d’action répond une scène de réflexion, et souvent les deux s’entrelacent, ce qui fait travailler presque simultanément le cœur et l’esprit. Si Scarlett Johansson dévoile l’amplitude de son jeu, Lucy révèle l’amplitude des émotions qu’on est capable de ressentir en une heure et demie. On utilise 100% de ses capacités émotionnelles. Suspense, inquiétude, rire, tendresse, empathie, effroi : tout y passe. Luc Besson signe ainsi une œuvre d’art extrêmement bien maîtrisée : pas un instant on n’a l’impression d’un fouillis. Tout se mélange, se superpose, mais sans bavures, sans dépasser. Coloriage minutieux. La puissance de Lucy réside aussi dans sa capacité à poser des questions sur l’avenir de l’humanité. À l’heure où l’on produit tous les deux jours autant de données qu’entre les débuts de l’humanité et 2003 (selon le patron de Google), et où le temps semble s’accélérer tant les révolutions technologiques s’accumulent, il est bon de prendre une heure et demie pour s’interroger sur ce que c’est que la connaissance. Sur la validité de notre façon de voir la vie et sur la seule unité valable qui prouve que l’on existe : le temps. Ce temps qui passe vite quand on s’amuse et s’allonge quand on s’ennuie, que l’on découpe arbitrairement en unités. Lucy ne fait que poser la question : on échappe (merci bien !) au film didactique. Lucy est une réflexion, philosophique sans être poseuse ni prétentieuse, poétique sans être bobo ni vide de sens.

UniversalPictures

Lucy est donc un pari gagnant. Tant ses scènes d’actions que ses scènes de retournement cérébral sont magiques, émouvantes, et surtout la fin qui est un miracle de beauté. Luc Besson utilise 100% des capacités technologiques actuelles, pour produire un film ultra-contemporain et, logiquement, intemporel. À la fois un grand moment de cinéma, à la fois un grand moment de poésie.

Post Scriptum : Si rien de cela ne vous a convaincu, sachez tout de même que Lucy est un des très rares films américains à avoir été tourné presque totalement en France (relançons l’économie !) sauf pour les scènes à Taïwan, et où des acteurs français pas forcément très connus (Amr Waked, Claire Tran, Loïc Brabant) avoisinent des stars internationales (Scarlett Johansson, Morgan Freeman, Analeigh Tipton). Il faut admettre que Luc Besson apporte cela de bon qu’il vivifie le cinéma « frenchy » et lui donne une place d’importance dans l’industrie cinématographique mondiale. Na !

Willem Hardouin


*traduction : « un hybride peut supporter ces choses »

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