Lumière ! Ça tourne !

Festival Lumière, septième édition : c’est parti ! Désormais devenue incontournable dans le paysage cinématographique français, la manifestation offre cette année une programmation aussi alléchante que pléthorique, avec un peu plus de 140 films projetés toute la semaine dans les salles obscures du Grand Lyon. Établir un programme et faire des choix s’avèrent dans ces conditions bien compliqué, et puisqu’on ne pourra assurément, ni tout voir, ni écrire sur tous les films, je vous propose un regard – mon regard en l’occurrence – totalement subjectif et personnel sur le festival. Pour commencer, retour sur le premier jour du festival, avec déjà deux coups de cœur.

Le Festival Lumière en images !

Un programme toujours plus séduisant

Ça y’est, on attendait ça avait impatience : le festival Lumière est lancé ! Pendant une semaine, les séances et autres rétrospectives vont pouvoir s’enchaîner à un rythme endiablé. Au programme cette année, un coup de projecteur sur le cinéma de Martin Scorsese bien sûr (à force de voir sa tête dans tout Lyon, vous aurez fini par comprendre qu’il est l’invité d’honneur de cette septième édition), mais aussi un retour sur les filmographies de Julien Duvivier et d’Akira Kurosawa, la mise en avant de classiques du cinéma français, du travail des studios Pixar, ou encore du cinéma de genre avec la tant attendue « Nuit de la peur » qui aura lieu ce samedi à la Halle Tony Garnier. De nombreux talents et autres icônes sont attendus : Martin Scorsese, donc, les acteurs Jean-Paul Belmondo, Sophia Loren, Vincent Lindon ou encore Mads Mikkelsen, les réalisateurs Costa-Gavras et Nicolas Winding Refn (si ce nom ne vous évoque rien, sans aucun doute avez-vous entendu parler de son film Drive), le compositeur oscarisé Alexandre Desplat ou encore le père des Toy Story, John Lasseter. Même la sulfureuse Salma Hayek sera de la partie pour présenter Raging Bull vendredi après-midi au cinéma Comœdia dans le 7ème… en espérant qu’elle ne nous fasse pas faux bond comme au dernier Festival d’animation d’Annecy où elle était censée présenter Le Prophète en tant que productrice.

Sophia Loren, ici à gauche dans La Ciociara (1960) sera présente au festival Lumière où un hommage lui sera rendu
Sophia Loren, ici à gauche dans La Ciociara (1960) sera présente au festival Lumière où un hommage lui sera rendu

« I love Bad Boy Buddy », Quentin Tarantino

Mon festival débute ce lundi 12 octobre, à l’Institut Lumière, avec la projection dans une copie restaurée de Bad Boy Buddy (1993), quatrième film de Rolf de Heer, le réalisateur discret du très touchant Charlie’s Country (2014), entre autres. Spécialement venu de la lointaine Tasmanie pour nous présenter son film, sa présence constitue un événement en soi pour le cinéaste qui ne se doutait pas, vingt-trois ans en arrière, qu’on l’inviterait un jour pour parler de ce film dont il est encore surpris qu’il puisse être considéré comme « culte » par certains cinéphiles. Parmi son fan-club, un certain Quentin Tarantino qui a maintes fois clamé son admiration pour le long-métrage. Grosse pression donc sur les épaules du film qui arrive devant les festivaliers avec une solide réputation, pression quelque peu désamorcée par les mots de Rolf de Heer juste avant la projection : « L’appréciation que l’on a des films dépend de ce que l’on attend. Par exemple, si vous en attendez trop, vous êtes forcément déçu », analyse-t-il sous l’approbation de Thierry Frémaux, délégué général du festival Lumière et du festival de Cannes.

La bande-annonce de Bad Boy Bubby

Le film, justement, ne déçoit pas. Petit pitch rapide : Bubby a trente-cinq ans et vit avec sa mère qui le maintien séquestré depuis son plus jeune âge dans le squat où ils vivent ensemble. Au passage, elle le brutalise, le traumatise et abuse de lui tous les soirs. Ambiance plutôt glauque, très glauque même, renforcée par l’oppressant format 1:66:1 de l’image – on comprend facilement pourquoi le film, malsain au possible, a tant plu à Tarantino. Par-dessus tout, la mère de Bubby a ancré dans l’esprit de ce dernier que l’air dehors était irrespirable ; si Bubby sort, il mourra inévitablement, c’est pourquoi il doit rester bien sage à l’intérieur et ne surtout pas sortir. Mais un jour, suite à un événement soudain (qu’il conviendra ici de taire pour ceux qui n’auraient pas vu le film), Bubby n’a plus le choix : il doit sortir, et comme dans la caverne platonicienne, cette découverte du monde extérieur ne se fait pas sans douleur.
En effet, Bubby, qui n’a jamais fréquenté la société humaine, en ignore tous les codes, toutes les règles, toutes les normes sociales, pour reprendre le jargon des sociologues, à commencer par le langage. Bubby n’a jamais appris à verbaliser et exprimer ses pensées devant des autres, se contentant d’imiter les discours qu’il entend autour de lui. En quelque sorte, Bad Boy Bubby rejoue l’histoire de L’Enfant sauvage (1970) de François Truffaut – mais dans une version légèrement plus hardcore – où Bubby et Victor sont tous deux des marginaux, des individus de ce fait écartés de la société et qui tentent, tant bien que mal, de combler leur retard dans le processus de socialisation auquel ils ont échappé depuis leur enfance. Le film, des plus dérangeants et dérangés – Nicholas Hope, l’acteur qui campe Bubby, rappelle étrangement le Jack Nicholson de Shining, ce qui contribue à renforcer ce sentiment de trouble – n’en est pourtant pas moins touchant, et c’est là que se situe la grande réussite de Rolf de Heer dans ce film : réussir à ce point à susciter chez le spectateur à la fois un sentiment sincère de sympathie pour Bubby dont on suit la trajectoire et de profonde étrangeté sinon de répulsion pour l’atmosphère globale du film.

Il Maestro Diaro Argento à Lyon !

Le temps de courir vers le métro et me voilà juste à l’heure au Comœdia dans le 7ème pour la projection, en présence du réalisateur Dario Argento himself, des Frissons de l’angoisse (1975) que de nombreux cinéphiles considèrent comme, sinon son chef d’œuvre, l’un de ses coups de maître. C’est qu’en effet Profondo Rosso – le titre original, qui sonne tout de même bien mieux que l’horrible traduction choisie pour son exploitation en France – est une référence dans le genre du giallo, le film policier à l’italienne.
Profondo Rosso est au giallo ce que Le Bon, la Brute et le Truand est au western : tous deux reprennent les codes du genre dans lequel ils s’intègrent pour mieux les questionner, les remettre en cause, les dépasser. Ici, Dario Argento reprend des éléments fondateurs du giallo – le traumatisme original, par exemple – tout en s’affranchissant du genre, lorsqu’il accentue le côté théâtral, exhibe son procédé cinématographique avec la saturation des couleurs ou la partition musicale kitschissime du groupe Goblin. Cette bande-son, si elle vient s’interposer entre la fiction et le spectateur, n’a pour autant pas pour effet de baisser la tension propre au thriller. C’est même le contraire, notamment grâce à la caméra subjective qui, en s’éloignant brusquement des personnages qu’elle cadrait auparavant, suggère la présence d’un autre, celle du meurtrier, présence qu’ignore le personnage, mais pas le spectateur, cette asymétrie de l’information étant justement ce qui suscite inévitablement cette tension.

Lumière2015-Les-Frissons-de-l-angoisse

En 1975, avec Profondo Rosso, le maître devient maître et Dario Argento se libère des contraintes pour fonder sa propre esthétique : le kitsch revendiqué, mais aussi cette ambiance froide et désincarnée qui irrigue le film, de la maison en ruines aux couloirs fantomatiques qui mènent jusqu’à l’appartement de la médium, en passant par les silhouettes hopperiennes immobiles dans le bar en guise de seuls clients.

Demandez le programme !

Si Bad Boy Bubby et Les Frissons de l’angoisse n’étaient programmés dans le cadre du festival uniquement les lundi et mardi, vous pourrez très vite retrouver le premier à l’occasion de sa reprise sur les écrans français à partir du 11 novembre.
Le programme des autres séances est disponible ici

Melen Bouëtard-Peltier

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