Lumière sur Les contes des mille et une nuits, la vraie vie de Shéhérazade

On a tous entendu au moins une histoire provenant des contes des Mille et une nuits, étant enfants – que ce soit Aladin et la lampe magique, Sinbad le marin, ou Ali Baba et les Quarante voleurs… Aujourd’hui, c’est sur le cadre narratif qui comprend toutes ces nouvelles que la compagnie Nefertiti La Foraine se penche, en proposant de nous raconter la vraie vie de Shéhérazade – Shéhérazade, c’est la jeune princesse qui doit raconter des histoires pour capter l’attention du roi, et l’empêcher de la tuer, c’est donc la narratrice de tous les contes, qui est interprétée et créée ici par Maria Beloso Hall (mise en scène de Claudio Colangelo). Le spectacle, présenté du 15 au 17 avril au théâtre de l’Espace 44, sera également  présenté cet été au Théâtre Al Andalus à Avignon.

Quand le récit se fait théâtre 

Les contes des mille et une nuits, c’est sans doute la mise en abîme la plus connue de tous les temps : les récits s’emboîtent les uns aux autres autour d’une histoire périphérique, dont il est question dans cette pièce. Shéhérazade nous raconte que deux frères héritent de deux royaumes. Après des années sans se voir, le petit frère décide de rendre visite à son aîné, mais il rebrousse chemin à mi-parcours parce qu’il a oublié quelque chose ; et il surprend ainsi sa femme et son amant au lit. Son grand frère, lui aussi, apprend que son épouse le trompe dans des orgies monstrueuses. Les deux frères décident de ne plus faire confiance aux femmes, et l’un des rois décide donc d’épouser chaque soir une vierge, et de la tuer au matin. La pièce nous présente le manque de confiance de ces deux hommes comme la source de toutes les discriminations envers les femmes.

©Nefertiti La Foraine
©Nefertiti La Foraine

Shéhérazade, incarnée par une vieille femme, dotée d’un masque de rides, devient à partir de ce moment, un personnage qui raconte son histoire, et pas seulement une narratrice – d’ailleurs, elle enlève symboliquement son masque, et le but de la pièce est atteint, enfin : nous montrer le vrai visage de Shéhérazade.

L’accent, au cours de la représentation, est mis sur le comique de répétition, avec par exemple la reprise de l’expression « ça m’agace », utilisée pour ponctuer le récit. On insiste également sur l’âge de Shéhérazade, qui est mis en avant d’une manière qui se veut humoristique, puisque la vieille femme doit inhaler de la ventoline dès qu’elle s’énerve. L’humour est parfois douteux, on pense notamment aux ronflements outrés, à la façon dont la narratrice cherche ses mots : « se faire du mouton … se faire du mouron », ou encore à quelques répliques à la drôlerie…controversable : « ils n’avaient pas Facebook à cette époque ». Ces quelques saillies à la légèreté obscure, qu’on s’attendrait à retrouver plutôt dans un spectacle destiné aux jeunes audiences, rentrent en opposition avec les côtés plus adultes du spectacle.

©Nefertiti La Foraine
©Nefertiti La Foraine

Entre sexualité et mort, l’épopée d’une princesse féministe :

« Au fil des siècles, j’ai été pervertie. Tout le monde connaît mon nom, mais personne ne connaît mon histoire », annonce Shéhérazade, qui décide donc de réhabiliter sa propre histoire, et elle met l’accent sur les parties « les plus salées » de sa narration, qui ont été censurées par les orientalistes du XVIIIème siècle. Pour Shéhérazade, la nécessité de conter toujours de nouvelles histoires s’inscrit en parallèle de sa volonté de survivre. Pour garder l’attention du roi, et l’empêcher de la tuer, une fois venu le matin, il faut rester toujours captivante, et toujours amuser et intéresser. Mais à ce besoin de raconter pour survivre se superpose à un autre combat : celui de refréner son désir pour le roi, « ce doux venin » qui s’installe en elle : elle tombe petit à petit amoureuse du corps du roi, alors qu’elle devrait le détester : la sexualité est le contrepoint inséparable des histoires, et la volonté de  Shéhérazade d’annuler la censure instaurée dans les traductions françaises édulcorées est montrée à travers le fait que la conteuse revient souvent sur l’aspect sexuel de ses rencontres avec le roi. La femme est représentée comme étant en quelque sorte prisonnière de son désir pour le roi, puisque sa sexualité s’inscrit entre son désir d’échapper à la mort, et le désir du roi d’écouter la fin de ses contes. L’alliance d’Éros et Thanatos se situe donc à la base de cette narration, comme le souligne la comédienne en mimant par exemple l’acte sexuel. Cette pièce peut donc se lire comme une réappropriation du corps de la femme par la femme, qui se retrouve symboliquement dans le fait que Shéhérazade ôte au fur et à mesure ses habits, jusqu’à ne porter qu’une robe moulante qui souligne son corps. Elle se dévoile à nous physiquement, en se déshabillant, mais également en nous narrant son intimité : les deux sont liés par cette mise en scène. La femme revêt d’ailleurs au début de la narration une fonction essentiellement sexuelle pour les rois : elle ne se distingue que par sa fidélité, ou son absence d’expérience : les femmes qu’épouse le roi le soir pour les tuer le matin ne sont même plus des femmes, ce ne sont que des vierges : leur inexpérience leur sert de qualificatif principal.

©Nefertiti La Foraine
©Nefertiti La Foraine

Shéhérazade nous narre son histoire, comme elle a inventé pour le roi des histoires, pour se protéger de la mort. La pièce semble nous dire que comme le roi, nous sommes pétris de préjugés discriminants à l’égard de la place des femmes dans la société. D’ailleurs, cette idée est reprise dans la mise en scène, puisqu’en entrant sur scène, Shéhérazade porte une chaise pour enfant, c’est-à-dire une chaise qui n’est pas à sa taille. En racontant son histoire, c’est-à-dire en obligeant le roi à la respecter, elle s’assoit sur une chaise pour adulte : pour parvenir à siéger à l’endroit qui sied à sa dignité, Shéhérazade est obligée de se battre, avec la seule arme qu’on lui permet : les mots.

Shéhérazade apparaît comme une conteuse polyglotte, et au début de la pièce, elle parle plusieurs langues, ce qui prouve que son histoire a envahie toutes les cultures, et que sa résonance dans le monde contemporain est toujours aussi forte. L’histoire de Shéhérazade est atemporelle (comme le prouve la présence de la radio dans son sac) mais également sans ancrage géographique, ce qui fait que son message a une valeur universelle.

Quoique le spectacle soit long à se mettre en route, et que les blagues soient plus ou moins douteuses, c’est une pièce intéressante, grâce notamment à la belle performance de la comédienne, qui réussit à donner vie à la narration.

Adélaïde Dewavrin

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