L’universalité individuelle : Une enfance de rêve de Catherine Millet

Critique d’art, commissaire d’exposition, Catherine Millet est également une célèbre romancière, réputée pour son sulfureux ouvrage, La vie sexuelle de Catherine Millet, sorti en 2001. Dans la continuité de ce premier volet autobiographique dans lequel cette auteure se met à nu, elle a également publié, en 2008, Jour de souffrance, qui relate une autre histoire de son intimité : sa jalousie au sein du couple. Enfin, en 2014 sort le dernier pan de ces récits sur soi avec Une enfance de rêve, œuvre dans laquelle Catherine Millet retrace les années de construction de sa personnalité.

Un récit d’enfance comme les autres ?

Ne serait-ce que par le titre de son ouvrage, Catherine Millet s’inscrit dans la droite lignée des récits autobiographiques qui accordent une part essentiel à l’enfance. Mais contrairement à Sarraute qui renouvelait l’autofiction, Catherine Millet semble traiter de façon peu originale divers termes plus que galvaudés : la relation à la mère, le seuil que représente le premier jour d’école ainsi que le rapport aux livres… Bref, rien de bien novateur en ce qui concerne les thèmes abordés. C’est qu’il faut aller chercher ailleurs, par exemple, dans la composition du texte. Malgré la présence de ces passages stéréotypés, cette écrivaine parvient à alimenter la curiosité du lecteur par la structuration de l’œuvre en chapitres dont le titre demeure assez longtemps énigmatique. Par ce jeu d’attente que crée l’auteur avec le lecteur, Catherine Millet nous rend complice de sa vie passée et nous fait partager de façon originale ses jeunes années. Un parcours en tandem – auteure, lecteur – se construit donc tout au long du récit.

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Son enfance, ou l’Enfance

L’autre originalité de cet ouvrage, qui nous rapproche paradoxalement de l’écrivaine, réside dans le souci d’objectivité de l’histoire. Mise à part la prise en main du récit par une première personne que nous identifions comme la voix de l’auteure, les personnages les plus proches de ce protagoniste sont toujours désignés de façon neutre, par un prénom. Ni « maman », ni « papa », mais une reconstruction assumée de l’enfance, qui devient presque une source documentaire. Par ce biais, l’autobiographe fait de sa propre enfance un terrain propice à une analyse psychologique et ontologique, ce qui permet au texte de ne pas rester un stérile écrit sur soi mais d’inviter le lecteur à un parcours réflexif. De nombreuses questions philosophiques, posées aux adultes que nous sommes devenus, nous permettent de reconsidérer « le monde des grands », d’en percevoir les failles et les mensonges. Une enfance de rêve propose plusieurs interrogations qui concernent aussi bien l’écrivaine que tout lecteur, d’où l’évocation de passages obligés de l’enfance, comme point d’identification nécessaire à un dialogue in absentia philosophique.

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Une distance émouvante

Un paradoxe remarquable se dégage de ce livre : sa capacité à nous émouvoir après avoir construit le récit autour de la distance à soi et aux autres. Qui lira la dernière page, ne pourra être que touché par cette tension entre intimité et objectivité documentaire… Une profonde émotion se dégage du fait que Catherine Millet refuse justement le pathétique ! C’est ainsi qu’elle parvient à dépasser le nombrilisme souvent à l’œuvre dans les autobiographies pour nous offrir un livre plus substantiel.

Pour approfondir la connaissance de son œuvre, nous vous invitons à réserver vos places pour le débat d’ouverture du festival Mode d’Emploi, organisé par la Villa Gillet, au théâtre des Célestins à Lyon le lundi 17 novembre à 19h30 sur « le courage d’être soi » à laquelle participera Catherine Millet, ainsi que Cécile Guilbert et Beatriz Preciado.

 

Prunelle Deleville

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