Macbeth, une expérience visuelle et sensorielle

Dans le cadre du festival Off d’Avignon, le collectif Mains d’œuvre présente du 6 au 30 juillet 2016 à 10h45 au théâtre du Chien qui fume Macbeth Experience, un voyage atypique dans les landes écossaises concoctées par William Shakespeare.

Macbeth, tragédie interactive

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La pièce s’ouvre avec les comédiens en train d’accueillir les spectateurs et en train de discuter entre eux. Puis ils se rendent compte qu’ils sont en retard, c’est alors qu’ils nous présentent les personnages de la pièce avec leurs costumes sur un portant. La distribution s’effectue sous nos yeux et la comédienne et metteure en scène Caroline Fay interprètera tous les rôles féminins et comme Frédéric Fialon veut jouer tous les personnages, il s’approprie tous les rôles et Jérôme Kocaoglu se retrouve à jouer Macbeth, dernier rôle restant et encore, Frédéric est un peu déçu car il connaît les répliques par cœur… Le ton est donné : décalé et distancié, l’expérience peut commencer !

Le collectif a à cœur de pleinement partager son théâtre avec son public, ce qui explique l’importance qu’il accorde à l’adresse aux spectateurs et à leur participation au spectacle. Les différents apartés des comédiens ou moments de disputes ou de stress nous montrent l’expérience intense que vivent les comédiens en jouant cette pièce maudite pour l’anniversaire de la mort de Shakespeare… Si cette expérience est forte pour eux, il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas pour nous ! Ainsi, le prince Malcolm, qui mène la révolte contre Macbeth, vient dans le public serrer les mains de ses futurs sujets, puis ils nous donnent des branches pour qu’on incarne la forêt de Birnam qui marchera sur Macbeth et causera sa perte. Alors si on ne marche pas littéralement sur scène, on lance nos branches à la tête de Macbeth avec entrain et bonne humeur.

En plus de proposer au public de s’immerger dans la pièce, la scénographie use d’effets visuels très efficaces et de la vidéo à bon escient. Les trois sorcières sont donc jouées par Caroline Fay dont l’image filmée en direct par une GoPro® est projetée sur un écran. Grâce à une alternance de lumière, elle incarne tour à tour les sorcières et change sa voix en fonction de la couleur. La voix est sur scène et grâce à la projection vidéo, on la voit en gros plan et son visage illuminé par les lampes lui donne un aspect terrifiant sans masque ou maquillage particulier. Seul bémol, l’enregistrement en direct crée des décalages entre le son et l’image mais cela participe à l’ambiance surnaturelle et inquiétante liée aux personnages.
Hormis celle des trois sorcières, les autres projections en costume sont enregistrées préalablement et les acteurs parlent en direct et se calent assez bien sur les mouvements de lèvres de leurs images. Entendre leur voix sur scène et non sur une bande son renforce l’immersion et nous perd quelque peu entre ce qui est physiquement présent et absent. Comme Macbeth qui distingue de plus en plus mal la réalité des rêves, nous sommes perpétuellement confrontés à cette frontière entre projections rêvées et projections réelles, projections en direct ou projections enregistrées.
La vidéo permet aussi de jouer sur des effets de plongées ou de contre-plongées et de faire des gros plans sur des parties du corps ou des éléments importants comme la couronne ou l’arme.
Tout le dispositif scénique et la distanciation nous happent dans les tréfonds de l’écosse maudite…

Hypothèses testées et vérifiées, expérience réussie

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Le titre Macbeth Experience résonne tout au long de la pièce. Du point de vue de l’histoire tout d’abord puisque Macbeth et Banco sont d’abord incrédules devant les prédictions des sorcières puis ils font l’expérience de ces prophéties et décident d’y croire. Macbeth, le loyal et valeureux fait l’expérience de la lâcheté en assassinant par traitrise son roi et découvre les tourments d’être un seigneur parvenu. Il fait l’expérience des plus sombres aspects de l’humanité, ce qui perturbe le comédien sur scène qui en est mal à l’aise, preuve que cette histoire est incroyablement moderne.
Mais « l’expérience » ne s’arrête pas qu’à l’histoire. Comme nous le disions, les comédiens sont éprouvés par cette mise en scène et le texte dit « maudit » de Shakespeare. Ils cherchent un moyen de le transposer la pièce au XXIe siècle et pensent que la musique, les fumigènes, la vidéo, et les costumes traditionnels suffiront… Oui cela suffit, mais uniquement grâce au jeu des comédiens qui semblent habités par le texte qu’ils interprètent, si bien que cela ressurgit dans leur vie comédien et dans les rapports qu’ils ont les uns les autres.
Pour le public, l’expérience est riche également : il participe à la révolte menée par Macduff et Malcolm et en prend plein les yeux pendant un peu plus d’une heure. Il est confronté à un jeu qui alterne avec aisance et brio comique et tragique et qui surtout passe son temps à se saisir de symboles iconiques. Les masques des personnages pendant le bal en sont la preuve, Macbeth porte un casque avec des bois de cerf, symbole de royauté et de puissance, sauf que dès lors qu’il le porte, la culpabilité s’empare de lui et nous découvrons un personnage particulièrement torturé, tourmenté et manipulé par sa femme, Lady Macbeth. Son masque est d’abord celui d’un oiseau noir, probablement un corbeau, dont la moitié du corps n’est autre qu’un squelette… Son second masque est un crâne montrant son côté sanguinaire et son côté arriviste, elle est prête à tout pour obtenir plus de pouvoir. L’autre comédien porte lui un masque de cochon et représente tous les convives qui se comportent comme des porcs à ce bal. Mais ce masque peut aussi faire référence au personnage de Richard dans Richard III surnommé ainsi et qui est l’un des plus grands conspirateurs shakespeariens ou au fait que Banco vient d’être lâchement assassiné et égorgé comme un porc comme le sera juste après la famille de Macduff…
L’expérience est une réussite ! Ce spectacle nous immerge dans la complexité shakespearienne avec humour et poésie puisque le texte, bien que coupé, est la parfaite traduction de Shakespeare.

Jérémy Engler

© Crédits photos : Alchy et Ludovic Mauriac

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