Madame Diogène : quel est notre regard sur la marginalité ?

Madame Diogène « est d’abord celle qu’on ne voit pas – qu’on ne veut pas voir, dont tout le monde se fout et que tout le monde fuit. Dont personne ne connait l’histoire. Que personne ne veut connaitre. ». Son histoire a pourtant été racontée au Théâtre des Marronniers, du 8 au 13 mars 2017 : le texte est signé Aurélien Delsaux, et le jeu, Jeanne Guillon de la Compagnie L’Arbre.

Adieu au monde

afficheOn se souvient de Diogène, cette figure mythique de l’Antiquité grecque, enfermé dans un tonneau, ayant fait le vœu de s’isoler de l’humanité entière – misanthropie maladive, dégoût de toute socialité irréductiblement superficielle, et, pour lui, nauséabonde. Madame Diogène est son double moderne : une vieille dame, littéralement terrée dans son appartement, qui n’a de contact avec le monde que par les bruits qui lui parviennent de l’extérieur et par ce qu’elle peut observer de sa fenêtre. Au point que le personnage semble avoir créé, au sein de sa tanière, un autre monde – dans lequel les signes, signifiants, références sociales et culturelles, renvoyant à notre civilisation, ne fonctionnent plus. Il n’y a plus d’emblème, il n’y a plus de symbole : les courriers, les publicités, les ordonnances médicales, signes d’un passé culturellement normé, ne sont plus envisagées que par leur matérialité – par le fait d’être papier, matériau propice au découpage et construction… Le langage est réinventé, et le code français désormais incompris ; toute référence culturelle, pourtant fondatrice, est alors annihilée : « Noël », ses chants, la dimension symbolique que le mot seul contient, n’est plus considéré que dans son vocable linguistique seul (« Nowelle ? ») et ne fait plus sens… Les bêtes, cafards, mites et autres, grouillants, ne sont plus vermines, mais font partie d’une faune constitutive de l’environnement général.

Un rapport primitif et sensible à l’environnement

Finalement, le personnage semble recouvrir un rapport primitif à l’environnement : engluée dans une matière – la terre, la « merde » – qui recouvre soigneusement toute surface de l’appartement, la vieille dame a fait fi de toute notion d’utilité ou de praticité, pour rétablir un lien sensible avec ce qui l’entoure. Les choses sont réifiées à l’état de choses, élémentaires – l’eau, la terre, le feu… Il ne demeure que le contact absolument sensitif avec ce qui l’entoure : le toucher du pelage du chat ; l’attention aux craquements, gémissements, clameurs qui lui parviennent du monde extérieur, et qui, s’ils ne sont plus référentiels, alimentent son imagination et convoquent des souvenirs, riches, dans lesquels le personnage s’immerge parfois longuement. Chaque sensation est arrêtée, grossie : sur un plateau pourtant presque nu, le spectacle, par le seul pouvoir suggestif des mots, donne à voir et à toucher – il transmet la sensation de la matière, presque palpable.

Folie, ou système de références autre ?

© Cie L'Arbre
© Cie L’Arbre

De manière générale, le spectacle permet de faire éprouver le personnage. Jeanne Guillon, dont on salue la finesse de l’interprétation, ne joue pourtant pas Madame Diogène : elle ne l’imite pas, elle ne l’incarne pas, et évite en cela le risque du grotesque – elle destitue le spectateur de son point de vue surplombant et normé devant le spectacle d’un comportement absolument marginal et hermétique. Les mots seuls du roman sont interprétés, et la narration intérieure permet de s’immerger dans le système de références propre à Madame Diogène, de rendre compte du regard singulier qu’elle porte sur les choses. Très vite, la focale évolue : le spectateur épouse le point de vue du personnage, et la marginalité n’est plus l’apanage de son mode de vie reclus, mais davantage celui du monde extérieur étrangéisé. Madame Diogène n’est pas folle : du moins, qu’est-ce que la folie sinon un système de perception et de sensation différent, une façon autre d’être au monde ?

L’exclusion cloitrée de Madame Diogène n’est ni subie ni voulue : réfléchir en ses termes reviendrait à situer son comportement par rapport à notre mode de vie conventionnel, alors que la convention est renversée, les repères défaits. Parfois, le spectateur campe sur son propre système de référence, sursaute ou s’exclame quand celui du personnage diffère absolument – quand l’environnement est trop sale, les événements trop glauques… Tout comme les voisins de Madame Diogène, il rallie alors un sentiment premier, instinctif, de dégout et de rejet.

L’intérêt d’adapter le roman au théâtre est là : teatrum, lieu d’où l’on voit, la scène permet de questionner le regard porté sur l’objet représenté. La puanteur de Madame Diogène n’est pas olfactive, elle n’est que suggérée : à l’instar des voisins, le rejet du spectateur est peut-être davantage l’apanage, non du dégoût, mais d’une incompréhension face à l’altérité radicale – l’occasion de se souvenir que l’exclusion n’existe pas de fait, mais est toujours donnée, construite, par celui qui y est confronté et qui pose le comportement comme tel.

Chloé DUBOST

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