Malentendus, tout est malentendu !

Après la rencontre avec Éric Massé et Bertrand Leclair que nous avons organisé le lundi 8 février, vient le temps de la représentation théâtrale de la pièce Malentendus, l’enfant inexact au Théâtre de la Renaissance d’Oullins du 9 au 12 février 2016. Ce spectacle met en scène des acteurs entendants et malentendants qui interagissent sur le thème de l’acceptation de la surdité.

Une pièce bilangue

La particularité de cette pièce est qu’elle mêle sur scène la LSF (Langue des signes française) et le français oral. Chaque acteur parle à un moment donné en langage des signes et même Stève Recollon, l’acteur sourd qui joue Julien parvient à parler. Tous font vivre ces deux langues et les font se mélanger. Évidemment chaque passage est traduit dans l’autre langue et dans l’ensemble cette traduction n’engendre pas un gros problème de rythme car soit elle fait partie intégrante de la mise en scène et dans ce cas-là, elle est naturelle, soit le texte oral est surtitré, soit un autre traducteur, Anthony Guyon, traduit les dialogues sur un écran placé au-dessus des décors, rendant ce spectacle accessible à tous, comme le fera le festival organisé par le Nouveau Théâtre du 8ème, le Festival Regards d’Avril 2016 qui proposera du 16 au 26 avril des spectacles, des débats accessibles aux entendants aussi bien qu’aux malentendants. L’occasion de découvrir de nouvelles formes d’interaction entre ces langues !

©Jean-Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Le tableau d’une vie

En adaptant le roman de Bertrand Leclair, Malentendus, Éric Massé avait pour objectif de montrer qu’il existe bel et bien deux langues françaises, celle orale et celle signée. Si parfois les deux cohabitent mal, elles parviennent à se mélanger sur scène pour donner un spectacle étonnant mais difficilement compréhensible…
Tout commence avec la découverte de la maison de la famille des Laporte. Tout est sous protection comme pour cacher ce lieu qui fut le théâtre du déchirement d’une famille. Petit à petit les voiles se lèvent et le mobilier prend place sous nos yeux pour recréer le salon qui voit Julien, Xavier et Françoise se retrouver 20 ans après la fugue de Julien. Leur retrouvaille est motivée par le partage de l’héritage des parents qui sont morts. Si Xavier, le frère de Julien, semble éprouver du ressentiment envers son frère, ce n’est pas le cas de Françoise qui travaillant avec des handicapés, a appris la LSF et peut donc communiquer avec son frère. Toutefois, de peur de se faire arnaquer par les entendants dont il se méfie, Julien est venu avec Monique une interprète en LSF. Les retrouvailles sont houleuses et le malaise est palpable, mais à quoi est dû ce malaise ? Cela nous est expliqué à travers de nombreux flashs-back. Quasiment toute la pièce, jusqu’à la résolution finale, fait de multiples bonds dans le passé et propose différents tableaux des maltraitances ou marques d’amour qu’a connues Julien. Si l’idée d’expliquer ce malaise perceptible dès le début de la pièce est une bonne idée, il aurait mérité un meilleur traitement car les acteurs jouant plusieurs rôles et passant d’une scène à une autre ou d’un personnage à un autre sans forcément de transition, il est difficile de suivre la pièce et de bien comprendre où on se situe. On ne comprend pas toujours comment on passe d’une scène à une autre malgré le changement de décor, induit notamment par le fond qui est une projection du mur de la maison dont les tableaux apparaissent ou disparaissent selon les besoins et selon l’époque. Cette idée d’un décor projeté changeant et avec lequel les personnages interagissent est très bonnes, ainsi les scènes prises séparément sont intéressantes mais trop mal amenés ou introduites pour être aussi efficaces qu’elles devraient l’être. La succession de tableaux de la vie du personnage est trop brutalement amenée pour nous plonger totalement dans la pièce, ce qui est dommage car la qualité est là.

©Jean-Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

La maltraitance des malentendants, un réel handicap !

Même si les parents de Julien ne veulent que le meilleur pour leur enfant, il subit de multiples maltraitances morales et physiques en quelque sorte. Longtemps, on a parlé des gauchers contrariés, ces gauchers qui ont été obligés d’écrire de la main droite alors que ce n’était pas leur main naturelle, mais on a trop peu parlé des « sourds contrariés ». Si aujourd’hui la LSF semble admise par tous, il ne faut pas oublier qu’elle est reconnue comme véritable langue en France seulement depuis 2005 et que jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’enseignement de la langue des signes étaient interdits. L’action se passe de nos jours mais le père de Julien, Yves, est totalement opposé aux instituts réservés aux sourds ou malentendants. Il pense qu’il est capable de faire parler son fils et va lui faire suivre des cours d’orthophonie de manière intensive, interdire aux autres membres de sa famille d’utiliser les gestes pour lui parler et terrifie son fils qui sait qu’il prendra des coups s’il ne progresse pas assez vite. Puis, Julien fugue et rencontre d’autres sourds qui l’aident à accepter sa situation et son handicap. Il réapprend à vivre grâce à cette communauté, se marie, devient père, travaille, bref, plus il découvre le monde des sourds plus sa vie s’embellit. Si Julien semble bien s’en sortir, ce n’est pas le cas de sa famille…

©Jean-Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Yves Laporte qui se rêvait comme le premier homme capable de faire parler un sourd est tellement abattu après le départ de son fils qu’il en meurt. Lui qui avait fait de la lutte contre la surdité sa nouvelle raison de vivre, il vit cette fugue comme un échec personnel. Au final, vouloir changer la nature de son fils aura causé la perte de ce fils, le déchirement de sa famille et sa propre perte ! Marie-Claude, la mère de Julien, est probablement celle qui vit le plus mal le départ de Julien. En tant que femme aimante, elle soutenait l’entreprise de son mari même si elle s’autorisait quelques entorses aux règles strictes de son mari, ce qui lui vaut l’amour de son fils alors que son mari lui ne récolte que la haine. C’est d’ailleurs la mort de cette dernière qui réunira la famille. Si son mari a été dévoré par l’échec, elle c’est la culpabilité qui l’étouffe, la culpabilité de ne pas avoir compris son fils, ne pas l’avoir aidé comme elle aurait dû… Si on a du mal à savoir ce que ressent réellement Françoise, Xavier est lui particulièrement expressif concernant la façon dont il a vécu la surdité de son frère. Jaloux du handicap de son frère qui focalisait toute l’attention de la famille et surtout tous les louanges, il est venu à mépriser son frère et à le rendre responsable de la mort de son père. Xavier, qui toute sa vie a cherché l’approbation ou la reconnaissance du père a tout perdu le jour où Julien a quitté la maison. Maison qu’il s’apprête à perdre car il n’a pas les moyens de racheter les parts de Julien… Au final, les entendants de cette famille finissent plus malheureux que le sourd maltraité au départ. À travers le prisme d’une famille avec un handicapé, la pièce nous met en garde contre le danger non pas du handicap mais tout simplement de la différence que peuvent faire des parents entre des enfants, peu importe les raisons. Toute différence manifestée, toute attention supplémentaire portée à l’un plutôt qu’à l’autre entraînera forcément du malheur pour l’un d’entre eux et peut-être même la non-reconnaissance et le rejet du « préféré ». Ainsi faire des différences entre les gens devient un handicap pour l’épanouissement personnel et est bien plus gênant que la surdité…

Bien que semblant s’adresser à la communauté sourde et malentendante, cette pièce est en fait un pamphlet contre le fait de faire des différences entre les uns et les autres quelles que soient les raisons de ces différences, le sujet est universel et la leçon également !

Jérémy Engler

2 pensées sur “Malentendus, tout est malentendu !

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