Le mari de mon frère : l’homosexualité au pays du soleil levant ?

Le mari de mon frère est un manga écrit par Gengoroh Tagame, et édité chez Akata. Il est toujours en cours de parution sur le territoire du soleil levant, comme sur le nôtre. Si nous avons choisi de vous en parler aujourd’hui, c’est parce que le Tome 1 fait partie de la sélection officielle du Festival International de la Bande-Dessinée d’Angoulême, que nous couvrirons cette année encore ! Alors, quelles sont les qualités qui ont permis à ce tome d’apparaitre dans cette sélection ? En trois mots : tolérance, famille et douceur.

L’homosexualité : un thème plus qu’un sujet

mari-frere-2  L’histoire commence sur le rêve de l’enterrement des parents du personnage principal, Yaichi, aux côtés de son frère, Ryôji. Yaichi est un père au foyer, qui s’occupe seul de sa fille, Kana, père de famille qui va être troublé par l’arrivée du « mari de son frère », pour ne pas dire beau-frère : Mike Flanagan, un véritable « ours » venu du Canada pour découvrir le Japon, et plus précisément les lieux dans lesquels son défunt mari, Ryôji, a grandi. En 30 pages, Gengoroh Tagame présente tous ses personnages, et le seul véritable fil rouge autour duquel s’articulera sa série ; chose compréhensible, car l’auteur, un habitué du style homo-érotique, s’attaque cette fois-ci à un style radicalement différent : la tranche de vie. Tout est limpide, brut, dans le ressenti immédiat, car on s’attaque au quotidien d’une poignée de personnages. Et c’est la grande force de cet ouvrage.

En effet, il y a un véritable malaise chez le personnage de Yaichi : hétérosexuel, dans le cadre très strict de la société japonaise, il y a un double malaise quand il accueil « l’étrange étranger » : un homo canadien. Tous ses repères sont bousculés, il y a une violence intérieure qui est étouffée par les codes de l’hospitalité japonaise. Le thème est sérieux, on parle d’un double rejet de l’autre : il faut traiter le sujet avec une infinie délicatesse pour ne pas qu’il sombre dans le pathos, ou des poncifs vus et revus sur la tolérance. Comment l’auteur a-t-il contourné ce piège ? En ne faisant pas de l’homosexualité le cœur de son œuvre, mais en centrant la choses sur les relations qu’entretiennent – ou doivent entretenir ? – les membres d’une famille.

La famille (au sens large) : le moteur de la progression

Ce qui va faire avancer Yaichi, ce n’est pas un militant, quelqu’un qui se bat pour la tolérance. C’est un regard naïf, candide, curieux, qui n’est pas formaté : celui de Kana, sa fille de 8 ans. Elle sera fascinée par Mike : ce grand monsieur, son tonton qu’elle vient de découvrir, et qui s’étonne de n’en entendre parler que maintenant. C’est quelqu’un qui veut savoir, qui veut comprendre : la force qui peut vaincre les a priori, ce n’est pas la raison seule, c’est justement l’absence de préjugé, qui permet de prendre conscience de l’existence de ses propres préjugés. La réflexion vient finalement du personnage lui-même, pas de l’extérieur : et c’est ce qui rend la reconstruction de son système de valeurs douce et inébranlable. Cette douceur dans les idéaux projetés est certainement la grande force du Mari de mon frère.

Une construction faite pour tous

mari-frere-3-hdToute l’œuvre ou presque est vécue à travers le regard de Yaichi ; cela implique que la focale se pose sur le personnage principal masculin hétérosexuel. On suivra le parcours de ce père de famille, on verra l’évolution de sa pensée, notamment par les nuances apportées dans le dessin (des structures de pages, qui sont les cris intérieurs réprimés du personnage, disparaitront au fur et à mesure de l’œuvre). On vivra le rejet, l’isolement par l’opposition d’un protagoniste blême dans un monde plongé dans le noir. La forme est certes très classique, mais dans le cadre d’une tranche de vie, cela permet à la sincérité de s’imposer un peu plus dans l’œuvre. Tout ça adressé au grand public, dans un style de dessin très doux, innocent, avec des personnages aux traits peu anguleux, et des trames assez claires.

Certains chapitres sont clos par deux pages où Mike (et très clairement, l’auteur lui-même), expliquent des éléments sur la communauté homosexuelle : que signifie le triangle rose inversé ? D’où viennent la gaypride, et le drapeau arc-en-ciel ? Que signifie réellement l’expression « faire son coming-out » ? Ces quelques questions sont brièvement traitées, juste assez pour nous apprendre des détails importants sur la communauté LGBT de façon très pédagogique, mais pas trop pour ne pas donner l’impression d’être dans une œuvre purement militante.

Enfin, si l’on devait absolument trouver un défaut à cette œuvre, cela serait sa construction narrative. La plupart des « péripéties » sont assez téléphonées : c’est forcément à mettre en lien avec l’aspect tranche de vie de l’œuvre. Une tranche de vie, sur plusieurs tomes, se doit d’avoir malgré tout quelques rebondissements, et certaines situations semblent parfois assez artificielles.

Mais ce n’est qu’un reproche mineur à faire à l’œuvre : Le mari de mon frère tient du génie. Je le conseillerais à tous, même les personnes les plus ouvertes d’esprit. Je me suis surpris, moi-même, à tomber dans des pièges, des préjugés assez étonnants, sans m’en rendre compte. Et même si ce ne sont jamais des choses « graves », il est surprenant de se dire : « Mince. Je pensais pas que je me trompais au propos de cette personne. Je suis ouvert d’esprit – enfin je crois ? – et j’imagine de la fermeture d’esprit là où y’en a pas… Pourquoi ça m’est arrivé ? Faut que je fasse attention. ». Et c’est important. C’est une juste remise en cause, au moins, une occasion de s’interroger sur son rapport aux autres, et pour cela, je remercie cette œuvre, et Gengoroh Tagame.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette œuvre : mais je préfère vous laisser la découvrir, de peur de tomber dans un travers dans lequel le Mari de mon frère, lui, ne tombe pas.

Jordan Decorbez

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