Marie Tudor, reine déjantée au Théâtre de la Renaissance

Surprenante proposition que celle du groupe La Galerie qui met en scène Marie Tudor jusqu’au 13 mars au Théâtre de la Renaissance à Oullins ! Le drame historique de Victor Hugo est ici relu à travers la fantaisie et l’énergie d’un collectif qui ne manque pas d’audace.

Hugo, sauce « so kitsch »

Hugo dans l’eau, on l’avait déjà vu cette saison à la Croix-Rousse dans la mise en scène de Lucrèce Borgia qu’en avait fait David Bobee, sur un plateau immergé. Emprunt, hasard ou pied-de-nez, le collectif La Galerie reprend l’eau comme élément scénographique de son spectacle Marie Tudor avec un usage bien moins métaphorique qui annonce d’emblée la couleur burlesque qu’il veut imprégner au drame historique de Hugo. Bottes en caoutchouc, qui ne manquent jamais de couiner ni de désamorcer les rebondissements les plus sombres, petite bruine londonienne, imperméables et capuches, l’ambiance « so british and so kitsch » est posée. Et pour cause : nous sommes à Londres, mais en 1553, sous le règne de Marie Tudor, éprise de son favori Fabiano Fabiani peu scrupuleux à la tromper. Pris en étau entre leur devoir, politique ou familial, et leurs passions, les personnages se livrent dans cette version à une délicieuse fantaisie qu’on a peu l’habitude de voir chez l’épique et lyrique Hugo. Sauf quand celui-ci est pris d’assaut par une « cour de récré’ » de six comédiens, qui courent en tout sens dans une gigantesque bataille d’eau qui ouvre le spectacle.

Du burlesque plutôt que du sublime

Le sublime est sacrifié au service presque exclusif du grotesque, ici relu à la lunette du kitsch. Et quand l’histoire passionnelle entre Marie et Fabiano s’annonce par un improbable duo sur l’air de « Perche Io Fai », micro en main et petite tenue, le décalage total frôle l’absurde… mais au-delà, signale aussi à la fois une relation amoureuse au bord de l’agonie. Les personnages adoptent tous des silhouettes quasi farcesques, propres à basculer à n’importe quel moment dans le comique : un Gilbert lunaire, un Fabiano plus Sganarelle que Ruy Blas, et plus surprenant encore, une Marie Tudor reine mégère : Adrienne Winling a de manière improbable la gouaille de Florence Foresti, le timbre grave, la démarche franche. Les personnages ont tous leur bipolarité. Mais là où le collectif annonce des caractères protéiformes, ceux-ci atteignent bien plus une absurdité humaine dans ses contradictions. Hugo lorgnerait-il alors du côté de Beckett ou de Ionesco ?

© Claire Gondrexon

L’ébullition du collectif

C’est une relecture, certes bien peu conventionnelle – pas du tout même pour un féru de Hugo qui déplorerait à quel point le sublime est ici délaissé. Mais c’est une relecture de Hugo qui a la jeunesse et la folie de ses acteurs et la liberté du collectif qui le porte. Tout le spectacle est tenu de bout en bout par une ébullition qui en est à la fois la force spontanée et la faiblesse naturelle : le tourbillon dans lequel nous entraîne les comédiens prend le risque parfois de servir une narration décousue à qui chercherait ici le drame historique plutôt que la seule contradiction des personnages, véritable réflexion au centre du parti-pris annoncé. Oublié donc le drame historique – même si la fable est traitée avec la plus grande clarté – ce sont ses personnages déchirés, hésitants, qui n’aiment pas puis qui aiment, qui condamnent puis gracient, ce sont ces personnages-là, un peu baroques au fond, qui nous importent. Et ce sont ces mêmes personnages qui se dessinent dans un patchwork autant scénographique qu’esthétique et narratif.
Scénographique parce que le rapport scène/salle est totalement bouleversé : des tréteaux émergent çà et là et donnent aux personnages la liberté de s’interpeller tout autour de nous, de courir, de se croiser, de trébucher dans ce bassin central qui au fil du spectacle et au fil des destructions amoureuses, se remplit d’eau.
Narratif parce que jamais rien n’empêche le texte de s’arrêter : la prose de Hugo n’a finalement rien d’intouchable quand on la traite dès le départ avec la légèreté et le recul qu’on lui colle. Et l’on peut alors se jouer des intrigues mêmes les plus sombres et interrompre les dernières heures d’un condamné par une digression – finalement pas si inopportune quand on connaît Hugo – sur la torture morale de la peine de mort.
Esthétique parce que si quelqu’un est ici mis à mort, c’est d’abord la convention : Vivaldi se joue au synthétiseur, et Hugo en tenue de plongée.

Cette étonnante mise en scène alors que celle du collectif La Galerie désacralise notre Hugo national, simplifie les traits, fustige le sublime romantique, (ab)use aussi parfois d’idées scénographiques – comme celles de l’eau –… mais pourquoi pas ? Puisque quoi qu’il en soit, le collectif réussit, avec sa plus belle énergie, son plus beau pari : celui de surprendre !

Yves Desvigne

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