Marina Belleza, un nom pour deux destins

L’organisation de la Fête du livre de Bron 2015 qui se déroulera du 6 au 8 mars nous donne cette année la chance de pouvoir découvrir le second roman de l’italienne Silvia Avallone, paru en 2014 en France. Cette jeune écrivain avait été propulsée sur la scène internationale grâce au succès de son premier roman, D’acier, paru en 2010. Il avait reçu de nombreuses distinctions et avait été adapté en film par Stefano Mordini. L’auteure revient donc avec Marina Belleza, une œuvre traduite par Françoise Brun, qui livre l’histoire de deux personnages piémontais qui se perdent, se retrouvent, sans jamais s’appartenir.

Le récit de deux jeunes italiens perdus

L’histoire comporte deux protagonistes, Marina et Andrea. Ils se connaissent depuis petits pourtant rien n’est jamais assuré entre eux deux. En effet, ils se retrouvent par hasard, alors qu’elle chante dans un gala local. Lui est là après avoir eu un accident de voiture avec des amis. Ils sont tous les deux l’un face à l’autre, chacun dans sa vie de débrouille. On se dit alors qu’en cinq cent pages ils vont réussir à s’apprivoiser, à se connaître comme jamais. Mais il ne faut pas oublier le titre du livre : il ne désigne qu’un personnage sur les deux, ce qui scelle leur incompatibilité. L’écrivain distille à travers des récits enchâssés le destin de deux jeunes des montagnes italiennes, qui rêvent tous les deux de liberté. Ce livre parle du sentiment amoureux mais plutôt que raconter une histoire d’amour, il parle de deux personnages, deux électrons libres qui sont amoureux l’un de l’autre. On ne peut en effet envisager vraiment un amour stable et paisible, Marina et Andrea ne se correspondent pas, malgré l’amour fou qui semble les transporter. Ils ne se ressemblent que dans leur marginalité : Marina rêve d’être célèbre, d’exceller et d’éliminer toute concurrente grâce à sa voix. Elle est une pure admiratrice de télé-réalité, de luxe, de chansons commerciales. Elle est belle, provocatrice, arrogante, mais tellement perdue dans sa misère sociale. Prenant des décisions inconsidérées, elle se lance dans des projets puis les renie, jamais satisfaite. Andrea a un confort matériel indéniable, seulement il est lui aussi souffrant d’une tare de la vie : l’incompréhension de sa famille envers son choix de vie, la comparaison permanente avec son frère qui a réussi. Lui, après l’abandon de son doctorat de philosophie veut retourner à la terre de son grand-père, dans les montagnes. Il veut être fermier. Rien ne les rapproche dans leur choix de vie or ils se promettent mille choses, ils se manquent beaucoup trop. Le récit les sépare puisqu’il passe de l’un à l’autre en mettant des espaces entre eux. Cependant, en même temps qu’ils font chacun leur vie, on sait qu’ils vont se retrouver, par hasard, sur un coup de folie ou alors pour partir ensemble. Ils se soutiennent l’un l’autre or, leur histoire est passionnelle, elle est intangible, ils se déchirent, s’oublient pour se retrouver, inévitablement, avec le même amour. L’histoire se déroule sur environ un an mais il leur arrive tant de choses, qu’ils soient chacun de leur côté ou ensemble que l’on a l’impression de les voir vieillir tant ils semblent s’abîmer progressivement, à cause des aléas d’une vie qui les balade sur des terrains glissants.

Les émotions au rendez-vous

Difficile de reposer ce livre sans éprouver des sentiments pour les protagonistes. Ils sont naïfs, utopistes, amoureux. Mais ils sont aussi bornés, irréfléchis parfois. L’auteure les fait évoluer puis retomber dans leur déterminisme social, moral. Il y a beaucoup de retours en arrière pour permettre au lecteur de comprendre qui ils sont maintenant grâce à l’éclairage du passé. On voit que Marina essaie de s’accrocher depuis toute petite à un rêve de célébrité, qui oscille entre Madonna et Britney Spears, mais il est difficile d’obstruer ses manques et ses faiblesses. Comment être une chanteuse épanouie quand ses parents l’oublient et font n’importe quoi de leur vie ? Comment sortir de la région et rêver de notoriété nationale quand tout la ramène à son statut de fille de la plaine de Biella, sans éducation affirmée, sans culture, sans savoir quelconque sinon celui qu’elle apprend à la télévision. Elle sait comment saluer la foule, faire des interviews puisqu’elle a vu Rihanna le faire. Mais elle ignore comment être elle sans se faire remarquer. Andrea, quant à lui, soumis à son complexe d’infériorité, veut défier ses parents, monter sa ferme et élever ses vaches.
silvia-avallone-marina-bellezzaIl veut retourner à un travail primaire, loin des futilités d’une vie de succès comme Marina le désire. Il est sûr que c’est son bonheur qui en résultera. Mais, même s’il se le répète, seul dans sa ferme, il vieillit à repenser à son passé, à cette décision si radicale, à l’échec de la relation avec Marina. Et, s’il connaît très bien les tâches qu’il doit effectuer, il reste un jeune inexpérimenté. Il a peur quand il doit aider une vache à mettre bas, seul, alors que la neige a coupé toute communication avec l’extérieur. Il a peur mais est après tellement ému de voir en ce petit veau la réponse au doute sur son choix de vie. Il semble s’être tellement refermé, fatigué depuis qu’il travaille à la ferme que lorsque l’émotion revient enfin, on ne peut ne pas y prendre part. Et puis on sait qu’au milieu des intrigues respectives, ces deux personnages qui déambulent vont se rentrer plusieurs fois dedans, avec joie ou peine. Parce que malgré leurs vies différentes et les personnages qui la peuplent, ils sont comme des aimants qui s’attirent, se repoussent mais n’ignorent pas le magnétisme qui les relie. Ce dernier semble entraver leur rêves mais cela peut se lire aussi dans le sens inverse puisque leur amour est le lien narratif : s’il n’était pas là, ils n’auraient pas raison d’exister en même temps dans un seul et unique roman. Ils sont reliés par un fatum narratif, un amour qui les dépasse. Ils ont un point de vue assez inquisiteur sur l’autre dans sa façon de vivre mais ce qu’ils disent vaut toujours autant pour l’un que pour l’autre puisqu’ils sont tous les deux complètement déboussolés dans cette vie.

« Les gens comme Marina n’appartiennent à personne, parce qu’ils n’arrivent même pas à s’appartenir. »

Ils rêvent de liberté, d’épanouissement, d’amour. Ils sont deux, ont besoin l’un de l’autre, même s’il font croire que la vie les sépare.

Ce deuxième roman est une réussite, on a l’expression d’une jeunesse de l’Italie peu connue des montagnes. Elle aussi peut rêver de célébrité ou bien vouloir revenir à une situation agricole quand le confort matériel est là. Elle veut pouvoir avoir une histoire d’amour sans sacrifice, sans regarder dans le rétroviseur. Mais il y a quelque chose qui fait qu’ils ne peuvent pas être des héros détachés de leur passé, alors ils aimeraient bien, au moins, être des héros l’un pour l’autre et dépasser leurs vies prédisposées. Des héros dont on sera amené à reparler le 7 mars à l’hippodrome de Parilly grâce à un dialogue entre Silvia Avallone et Simonetta Greggio sur « L’Italie, un nouveau monstre ? »

Solène Lacroix

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