Martin Scorsese à Lyon – Retour sur le Festival Lumière

L’édition 2015 du Festival Lumière a refermé ses portes ce dimanche 18 octobre, et une fois de plus, la manifestation a largement relevé le défi qu’elle se fixe depuis déjà sept ans : redonner vie au cinéma classique, à l’heure où le cinéma n’échappe guère à la tyrannie de l’actualité et du succès momentané. Retour sur cet événement majeur du paysage cinématographique mondial, qui mettait cette année à l’honneur le réalisateur de Taxi Driver, à travers trois de ses films.

Il était annoncé à Lyon depuis plusieurs mois et il a répondu présent : Martin Scorsese s’est vu remettre le Prix Lumière le samedi 17 octobre 2015 au terme d’une semaine de festival survoltée et riche en événements inoubliables. Parmi les quelques 144 films projetés dans les salles obscures de l’agglomération, la filmographie du cinéaste américain occupait une place de choix : vingt de ses films ont été présenté à des festivaliers ravis de voir ou revoir ses plus grands classiques comme ses films les plus rares. Coup de projecteur sur trois d’entre eux : Raging Bull, Les Nerfs à vif et Taxi Driver.

Mardi, Round 1 : Raging Bull

On commence avec le premier film, et pas des moindres : Raging Bull ! Le film pour lequel Robert De Niro a obtenu son Oscar de meilleur acteur (sept ans après celui pour son second rôle dans Le Parrain 2), composant sans doute l’un de ses plus grands personnages. Le film, aussi, qui allait être un demi-échec lors de sa sortie en salles et qui pourtant allait remettre Martin Scorsese en selle après un douloureux passage à vide et une hospitalisation en raison de sa surconsommation de cocaïne.
Car c’est bien Robert De Niro qui finit par convaincre Martin Scorsese de s’atteler à l’écriture de ce qui sera considéré a posteriori comme un chef d’œuvre du Nouvel Hollywood et, au-delà, du 7e art. Au premier abord, le réalisateur n’éprouve en effet aucune admiration réelle pour le genre du film de boxe, alors en plein essor. Et pourtant, ce genre, Marti Scorsese va le révolutionner.
Scorsese-2-Raging-BullRapidement, le cinéaste dépasse son sentiment et ses préjugés et voit dans la biographie du boxeur Jake La Motta que lui a transmis De Niro une allégorie de sa propre condition : l’histoire d’une étoile montante (dans les années 1940 et 1950, Jake La Motta gagne tous ses combats ; Scorsese, en 1976, vient quant à lui de remporter la Palme d’or avec Taxi Driver a 32 ans), de son déclin et de ses démons (la jalousie maladive et la violence du boxeur ; la drogue pour le cinéaste) et de son chemin vers une possible rédemption. De Niro et Scorsese travaillent de concert et accouchent d’un script plus ou moins proche de la biographie. La suite, tout le monde la connaît : Robert De Niro livre une performance époustouflante et s’engage à la limite du raisonnable sur le plan médical. Les trente kilos que l’acteur aurait pris pour ressembler à Jake La Motta retraité et bouffi, et la cultissime scène où le boxeur lance le célèbre « You fucked my wife ? » (réplique qui n’a pas manqué de faire son effet lors de la projection) participent évidemment du mythe Raging Bull.
Mais Raging Bull, c’est surtout une manière inédite de filmer les combats de boxe, la caméra directement placée dans le ring et non plus en dehors. C’est aussi, au cours des scènes de combats, un montage électrique, halluciné et hallucinant, où les flashs des photographes s’entrechoquent avec les coups de poing ; un montage physique aux termes duquel les boxeurs n’en ressortent pas indemne, et les spectateurs non plus. C’est enfin un coup de téléphone où l’« animal » La Motta ne parvient pas à parler à son frère. Un mur, celui de la prison, mais aussi celui de ses démons, sur lequel le boxeur cogne de toutes ses forces, se brise les mains, sans parvenir à le faire tomber ; un déchainement de violence ici bien inutile.

Mercredi, Round 2 : Les Nerfs à vif

Certains présentent volontiers Les Nerfs à vif (1991) comme une œuvre mineure dans la filmographie de Scorsese. Et pour cause, quand on peut se targuer d’avoir réalisé Taxi Driver, Raging Bull, que l’on sort tout juste des Affranchis (1990) et que l’on tournera Casino (1995) dans peu de temps, cette septième collaboration avec Robert De Niro ne sera pas celle que l’on mettra en avant. Et pourtant, si Les Nerfs à vif ne peut être mis sur le même plan que les deux autres films présentés dans cet article, l’oubli fréquent dont il fait l’objet au moment où est évoqué le travail de Scorsese ne peut paraître qu’injuste. Injustice que vient justement corriger le festival Lumière.
Scorsese-3-Les-Nerfs-à-vifPremièrement, le film permet de se rappeler qu’avant Shutter Island (2010), Martin Scorsese a réalisé d’autres thrillers angoissants, où le rythme de la narration méthodiquement étudié et précis fait monter progressivement la tension. Car Les Nerfs à vif, c’est avant tout un film terriblement efficace ; certes, on connaît les ficelles, mais nombreux seront les spectateurs de la salle de l’UGC à se cramponner à l’accoudoir de leur fauteuil. L’histoire est linéaire, simple et convenue – le personnage de De Niro, Max Cady, a été victime d’une erreur judiciaire : accusé et coupable de viol sur une jeune fille, il a écopé d’une peine de 14 ans de prison, là où il n’aurait dû en avoir que pour 7 ans, la faute à son avocat de l’époque qui avait volontairement égaré un document qui lui aurait permis d’obtenir des « circonstances atténuantes ». Il entreprend alors à sa sortie de prison de se venger.
Avec Les Nerfs à vif, Martin Scorsese exécute une commande qu’il « devait » à Universal. Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure que le film est impersonnel. Robert De Niro incarne un héros typiquement scorsesien, en marge et en lutte avec le reste du corps social. Max Cady est dans le prolongement de Travis dans Taxi Driver : un personnage marginalisé par la société, poussé à bout de nerfs par les injustices qu’il voit se jouer sous ses yeux et qui entreprend de prendre les armes pour se faire justice lui-même.

Vendredi, Round 3 : Taxi Driver

Venons-en donc à Taxi Driver. Comme beaucoup, je l’avais déjà vu auparavant, en DVD, sur ordinateur. Mais sur grand écran, dans une salle immense qu’est celle de l’amphithéâtre du Centre des Congrès, et présenté par Martin Scorsese himself, c’est quand même autre chose ! L’histoire ne vous est sans doute pas inconnue – on peut toutefois rappeler que le film retrace la folie progressive dans laquelle sombre Travis Bickle, ancien combattant au Viêt-Nam reconverti chauffeur de taxi solitaire et qui peine à trouver un réel but à son existence.

Un second visionnage permet de mesurer à quel point tout est porté à la perfection dans Taxi Driver. La musique lancinante, œuvre de Bernard Hermann, qui épouse la lenteur du rythme, lenteur qui suggère comme nulle part ailleurs le sentiment d’ennui de Travis Bickle, l’attente constante dans laquelle il est, tapis dans l’ombre et prêt à tout moment à passer à l’acte, à faire exulter sa rage, son dégoût du monde. L’écriture est elle aussi très fine, minutieuse, mais sait également faire place à l’improvisation – c’est le cas pour la célébrissime scène du « You talkin’ to me ? ». Le scénario est globalement divisé en deux parties : d’une part, les échecs, les désillusions et les refus de la société que subit Travis et qui le prolongent dans sa condition de solitude et d’étrangeté au monde – Betsy qui refuse d’entamer une aventure sentimentale avec Travis, à mesure que celui-ci est confronté à la misère sociale et au mépris de ses concitoyens. La seconde partie est davantage tournée vers le passage à l’acte de Travis, qui doit choisir entre deux moyens d’action : celui, institutionnel, qui passe par le biais de l’action politique (les élections présidentielles pour lesquelles Travis souhaite dans un premier temps soutenir Charles Palantine) et celui beaucoup moins traditionnel, qui consiste à se faire justice soi-même. Derrière, on retrouve un film qui, dans une manière assez proche de la philosophie camusienne, se propose d’étudier la condition humaine ou plutôt la condition d’un homme confronté à l’absurdité de son quotidien et de voir quels moyens d’action, de révolte, s’offre à lui.

À l’arrivée, on a là tout simplement trois films à voir absolument. Vous les avez loupés au moment du festival Lumière ? Ça tombe bien : l’Institut Lumière a justement décidé de prolonger le festival en proposant un « Best of de la 7e édition » ; vous pourrez donc retrouver ces trois pépites scorsesiennes, mais aussi les autres films du festival jusqu’au 11 novembre.

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Conclusion, faîtes comme De Niro dans les films de Scorsese : allez au cinéma !

Melen Bouëtard-Peltier

Envie de découvrir ou redécouvrir le début du Festival Lumière ?

=> Lumière ! Ça tourne !

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