Mauvais genre ou quand le travestissement permet à un poilu de survivre

C’est à l’occasion du Lyon BD Festival, qui aura lieu les 4 et 5 juin, que nous vous présentons la dernière BD de Chloé Cruchaudet, intitulée Mauvais genre, parue en 2013. La scénariste, dessinatrice et coloriste de bande dessinée, originaire de Lyon, a reçu pour ce livre le prix du public Cultura au festival d’Angoulême en 2014. Son premier livre Groenland Manhattan avait quant à lui été récompensé par le prestigieux prix René Goscinny en 2008. Dans Mauvais genre, Chloé Cruchaudet nous plonge dans la première guerre mondiale et les premières années qui la suivent. Pour décrire l’enfer des tranchées et les traumatismes provoqués, l’auteure a choisi de s’inspirer de faits réels, et plus particulièrement de l’histoire de Louise et Paul Grappe.

Quand l’histoire individuelle dit la grande Histoire

Ne nous méprenons pas. Dans Mauvais genre, le but de Chloé Cruchaudet n’est pas de revenir sur les différentes étapes de la première guerre mondiale ni de faire une fresque historique. Au contraire, il s’agit de montrer à travers l’histoire personnelle de Paul Grappe et de son épouse la boucherie que fut la guerre des tranchées ainsi que les séquelles psychologiques qu’elle a engendrées sur l’être humain.

A peine marié à Louise, Paul est contraint de défendre sa patrie contre les Allemands et est envoyé au front. Il vit alors l’horreur de la guerre. Les planches de la BD illustrent de manière très crue l’existence des soldats dans les tranchées. Rien n’est passé sous silence, même le plus abject nous est montré. Ainsi, les images révèlent les conditions de vie déplorables dans lesquelles les soldats évoluent. Tout d’abord, nous prenons conscience que la mort est partout. Une planche uniquement constituée d’un dessin, très sombre, avec des nuances de gris et de noir, représentant un champ de ruines, où il n’y a nulle âme qui vive, témoigne particulièrement bien du chaos provoqué par la guerre, de l’état de désolation et de peur permanente dans lequel devaient se trouver les soldats. Les images montrant Paul faisant ses besoins ou au milieu des cadavres et des rats ou avançant dans l’eau sont tout aussi éloquentes pour dire la vie des hommes au front. Mais d’emblée c’est surtout l’aspect psychologique qui est mis en évidence. Un premier moment pathétique révèle les traumatismes causés par la guerre. En effet, on voit un compagnon d’armes de Paul, nommé Marcel, complètement tétanisé par la peur appelant sa maman au secours et tentant de s’enfuir. Paul chargé de le ramener le verra se faire couper la tête par une bombe.

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Cette image de son compagnon décapité, ruisselant de sang, le hantera jusqu’à la fin de sa vie. C’est suite à cet événement qu’il prend la décision de se couper un doigt avec son propre couteau et de tout faire pour échapper à la guerre. L’auteure n’hésite pas à nous faire part de ce qu’il y a de plus sordide. On voit notamment Paul à l’hôpital infectant volontairement son doigt avec le pus que son voisin de lit lui vend. Suite à cette hospitalisation, Paul n’a pas d’autre choix que de déserter. Afin de n’être ni reconnu ni arrêté, il change d’identité, se travestit en femme. C’est donc à travers le corps que se dit l’horreur de la guerre, le livre ne cessant de nous faire voir des corps blessés, infectés, pourrissants, des corps auto mutilés, des corps déguisés, transformés.

Une réflexion sur le genre, sur l’identité

L’omniprésence du corps pose la question de l’identité et plus généralement celle du genre. Dans un premier temps, le travestissement en femme est une question de survie. Il permet à Paul d’échapper à l’armée, de ne pas être fusillé. Le déguisement est donc avant tout associé à une liberté physique. Sous les traits de Suzanne, de Suzy (c’est le nom que Paul choisit), l’ancien soldat revit. Il peut sortir de la petite chambre d’hôtel qu’il loue avec son épouse, se promener, aller et venir comme il l’entend, comme un être humain lambda.

Image 2 MGDe plus, le déguisement permet un changement d’identité, une liberté psychologique même si elle est partielle. Devenir femme, c’est être quelqu’un d’autre et par conséquent oublier le passé, au moins pour un temps. En femme, Paul est loin de l’univers masculin et viril de l’armée, auquel est associée l’horreur de la guerre. Toutefois, le déguisement n’empêche pas le traumatisme de remonter à la surface. Ainsi des pétards qu’il prend pour des coups de feu, lorsqu’il fait le marché, le conduisent à se cacher sous un étal où il vomit. Le déguisement devient également, petit à petit, un moyen d’expérimenter de nouvelles sensations et plus précisément des sensations sexuelles. Le corps d’autrui permet à Paul de se libérer sexuellement et de profiter de la vie comme il le dit. C’est donc déguisé en Suzy qu’il se rend régulièrement au bois de Boulogne pour faire diverses expériences sexuelles. Paul s’approprie donc petit à petit son corps de femme. Si au début c’est une nécessité vitale pour ne pas être arrêté par la police, peu à peu Paul prend plaisir à être Suzanne, à se féminiser. Grâce aux illustrations, nous voyons que sa coiffure est de plus en plus soignée, son maquillage de plus en plus sophistiqué. De même, lorsqu’il est amené à travailler dans le même atelier de couture que sa femme Louise, il est attiré par les tissus les plus doux, et se fait des amies très rapidement. Et quand il est amnistié en 1928 et qu’il peut retrouver sa véritable identité, il ressent le besoin de redevenir Suzy. Il avoue qu’il aimait être un objet de convoitise et qu’il ressentait même du plaisir avec ses faux seins. Paul semble donc être plus à l’aise dans la peau d’une femme que dans celle d’un homme, sans doute parce que le fait d’être désiré lui redonne la confiance en lui qu’il a perdue dans les tranchées. En devenant femme, il oublie la honte d’avoir déserté. Il n’est plus déserteur mais une personne à part entière grâce à Suzy. Paul s’épanouit véritablement en femme. Paul interroge donc complètement le genre, est-il un homme, est-il une femme, les deux en même temps ? Peut-on changer d’identité ? Qu’est-ce qu’être une femme ? Un homme ? Cela se réduit-il à un corps différent, à des accessoires ? Toutefois pour Paul, le travestissement est une douce illusion. Ce n’est pas en devenant Suzanne qu’il surmontera le traumatisme. Se sentir autre le conduit inévitablement à l’aliénation, à la folie.

Un livre obscur

Le fait que Paul soit à la fois un homme et une femme révèle surtout son dédoublement de personnalité. Ceci est particulièrement visible peu après son amnistie. Obligé de redevenir Paul, celui qui a subi la guerre, la folie l’envahit totalement. Lors d’un rêve, il se voit en train de parler avec Suzanne. De même, il a des hallucinations, des crises de panique où il voit non seulement Suzanne mais son ancien compatriote Marcel qui a été décapité sur le champ de bataille. Dans une illustration, lors d’une hallucination, Paul voit Suzy sortir du placard. Cette image est éloquente car ici ce sont bien les cadavres au sens propre comme au sens figuré qui sortent des placards. Il y a donc bien deux personnes distinctes dans l’esprit de Paul.

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Il s’agit alors de mettre en évidence les dégâts psychologiques que la guerre des tranchées a provoqué en lui. La BD montre la partie la plus sombre de la psyché humaine. Paul traumatisé, et une fois amnistié, ne sait plus qui il est, est incapable d’affronter ses démons lorsqu’il redevient Paul. Louise subit alors de nombreuses humiliations, elle est trompée, insultée et frappée. Paul ne cesse de boire et Louise de subvenir coûte que coûte à leurs besoins. L’horreur de la guerre de manière latente envahit le quotidien du couple, qui se déchire de plus en plus violemment au fil des années. Les disputes conduisent le couple au drame.

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Louise ne supportant plus de voir son mari dans cet état se saisit d’un révolver et le tue lors d’une des crises de folie de Paul. Les illustrations toujours très sombres et parsemées de rouge comme autant d’éclats de sang insistent sur l’obscurité de l’esprit humain, sur la folie qui guette Paul. Ce rouge sur ce fond noir c’est aussi d’emblée l’annonce du meurtre qui n’arrive qu’à la fin. Ce rouge c’est enfin l’incarnation de la féminité, seul remède, bien que temporaire à la guerre et aux traumatismes qu’elle a causés. Paul en Suzanne incarne cet aspect positif du féminin. D’après l’un des habitués du bois de Boulogne, Suzy était « un être lumineux, elle irradiait ». En effet, les jupes, les robes, le vernis, le rouge à lèvres, le petit porte-monnaie, les fleurs, le foulard, bref tous les objets féminins sont en rouge dans la BD et incarnent donc la vie face à la mort, la luminosité face à l’obscurité, l’espoir face à l’horreur. D’ailleurs à la fin, la vie triomphe puisque Louise est enceinte. Pourtant, le livre se termine sur un constat amer « Quel gâchis. »

Mauvais genre est une bande dessinée remarquable. La souffrance mentale suite aux traumatismes subis lors de la première guerre mondiale est traitée avec finesse. Les images, que l’on croirait tracées au fusain, oscillant entre les nuances de gris et de noir et les éclats de rouge, reflètent parfaitement bien les ténèbres de la psyché humaine et l’horreur de la guerre. La BD nous invite également à nous interroger sur l’identité, sur l’humanité. N’hésitez pas à venir rencontrer Cholé Cruchaudet qui sera présente à la chambre du commerce de Lyon pour des séances de dédicace sles 13 et 14 juin 2015. Le 14 juin à 11h au théâtre comédie de l’Odéon, vous pourrez également assister à une conférence sur les techniques de fabrication où Cholé Cruchaudet révèlera ses secrets pour concocter une belle BD.

Mel Teapot

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