Mauvaise Foi et compagnie

Anciens de l’école Emile Cohl à Lyon, les membres du collectif Mauvaise Foi (fondé en octobre 2012) ont été récompensés au Festival de la BD d’Angoulême par le prix de la bande dessinée alternative pour leur revue Laurence 666. Au départ simple fanzine cantonné aux murs de l’école, l’enfant chéri arrive aujourd’hui à maturité avec un numéro 6 qui sera lancé prochainement. Rencontre avec lesdits auteurs qui nous ont permis d’en savoir un peu plus sur leur travail : Manuel Lieffroy, Hugo Charpentier, Chloé Fournier, Benjamin Baret et Rémy Mattei.

Une revue avec beaucoup de 6

Un soir de semaine, je franchis la porte de leur atelier aux odeurs de peinture fraîche et de tabac humide situé près de la place Sathonay. Un peu partout, on aperçoit des affiches aux murs, des planches inachevées ou quelques sérigraphies en train de voir le jour. Les cinq auteurs de Mauvaise Foi ne sont pas tous là, mais on va faire l’interview quand même. On se dirige vers le bar d’à côté, pour se mettre au chaud, et parler sérieusement. « On s’est rencontré sur les bancs de l’école Emile Cohl, on était tous dans la même promotion. On étudiait l’illustration, la bande dessinée, et on avait décidé de travailler ensemble pour créer une revue, une sorte de fanzine où on mettrait toutes nos illustrations ensemble. Toutes réalisées à la main, et imprimées par nos soins ». Ainsi est né le Laurence numéro 1, il y a près de 4 ans, premier-né d’une série qui comptera très prochainement un sixième volume, ouvrage prometteur, dont on peut d’ores et déjà dire qu’il contiendra des vols postaux intergalactiques, des extra-terrestres et des robots inutiles, et des scènes d’amour pas très torrides. Mais c’est quoi Laurence en fait ? Le principe est simple : un scénario imaginé par les membres du collectif, puis mis en bande dessinée par eux, auxquels s’ajoutent quinze ou vingt auteurs différents, chacun construisant et dessinant à sa manière un morceau de l’histoire. « On trouve une histoire, on développe un personnage principal, puis l’élément perturbateur qui va faire qu’il va se mettre à interagir avec le monde autour de lui. Et du coup on imagine un peu les scénettes qui vont se passer, mais ce qu’on donne aux auteurs c’est vraiment un mot, une phrase. Ils ont la trame de base et après ils ont un mot qui leur sert de cadre à ce qu’ils vont raconter, et à partir de là ils sont libres ». Revue scénarisée et collective, elle se distingue aussi d’autres revues comme celle de leurs ainés l’Arbitraire, sortis de Cohl quelques années auparavant. « Ça permettait de rendre l’objet unique, dans le sens où les auteurs faisaient des illustrations pour le projet, donc ça les responsabilisait par rapport à l’histoire qu’on créait pour eux, ça créait une envie de faire un objet collectif, avec des styles graphiques différents ». Connaissant un succès croissant, elle attire de nouveaux crayons, et permet de faire de nouvelles rencontres. « Au début c’était plus compliqué de convaincre des gens qu’on connaissait pas, maintenant je ne dirais pas que c’est facile, mais en tout cas on se créé des contacts, y a plein de gens qui sont intéressés ».

©Guillaume Sergent
©Guillaume Sergent

Une association de microédition

Mais Mauvaise Foi, c’est bien plus encore. Réuni en association loi 1901 « parce que ça permet de pas trop se faire chier avec la paperasse », mais aussi parce qu’« on voulait pas se retrouver tout seul dans notre coin à essayer de chercher du boulot dans l’illustration. On s’en sentait pas capable, et on n’avait pas vraiment envie d’avoir cette relation de jeunes gars qui sortent de l’école et qui se font avoir. On s’est dit si on travaille ensemble, on crée des projets nous-mêmes, il y a moyen que ça soit un peu plus fort ». Le collectif fait dans ce qu’on appelle la microédition, face la moins connue dans le milieu du livre (et de la bande dessinée). Ce domaine de l’édition peut prendre de nombreuses formes. On pense notamment à L’Association, collectif fondé dans les années 1990 et qui a su devenir une maison d’édition indépendante et florissante. Mais il est généralement caractérisé par de faibles moyens (en comparaison des grandes maisons d’édition), des ouvrages faits à la main ou presque, et des contenus graphiques et visuels riches et qui sortent souvent de l’ordinaire. Faire de la microédition, c’est s’assurer une certaine indépendance en terme de projets, mais aussi « de savoir ce qu’il y a dans la tête d’un éditeur, ça te rend moins con et ça te permet de mieux travailler, de mieux comprendre l’industrie, c’est un rapport à la création qu’est assez sain. Le coté intéressant c’est de toucher à tout, du dessin à la base jusqu’au bouquin fini, et à la vente en librairie, la diffusion et tout ça quoi ». Le collectif permet aux auteurs de développer des projets plus personnels, comme le livre de Rémy Mattei la Kébaberie sorti en octobre 2015 ou celui d’Hugo Charpentier qui sortira le 5 mai lors d’une exposition à l’Alcôve rue René Leynaud dans le 1er, mais propose aussi de faire de la sérigraphie, d’imprimer sur textile ou de réaliser des affiches pour ceux qui n’ont pas leur petit matériel à la maison. Le statut d’association les place dans un circuit de financement court et aussi, on peut le dire, local. Les ventes d’une revue servent à financer la suivante, et ainsi de suite : « un moyen d’emmagasiner de l’argent et pouvoir le redistribuer facilement pour refaire d’autres œuvres après, c’est une boucle qui marche plutôt bien, qu’on a choisi au départ. Comme on fait plus de marge, on peut mettre de plus en plus d’argent pour les revues suivantes », et permettent de payer un imprimeur du coin : « le fait qu’on imprime en France, c’est une démarche qui est de se dire qu’on fait travailler l’économie locale, et c’est important pour nous ».

©Guillaume Sergent
©Guillaume Sergent

Et ensuite ?

Mais les joies de la bande dessinée alternative cachent aussi des côtés moins sympathiques pour ceux qui la font vivre, mais qui n’en vivent pas forcément. Les trois auteurs assis en face de moi sont aussi serveurs, commis ou animateurs dans les écoles et que sais-je d’autre ? « Au début on était la fleur au fusil, tu sors de l’école, tu peux te permettre d’être au chômage un an ou deux. Parce que maintenant, tu peux plus te le permettre donc on est obligé de bosser comme des cons, du coup on a moins le temps pour aller en festival aussi. C’est la dure réalité ». Moins de temps donc à consacrer à la revue, mais aussi s’occuper de sa diffusion ou de démarcher les librairies. Si le Laurence est disponible dans beaucoup de librairies indépendantes ou de bande dessinée à Lyon, il sera en revanche plus dur de le trouver dans les autres villes et beaucoup devront passer par le site Internet. « Être diffusé partout c’est extrêmement compliqué parce que t’es obligé de passer par des diffuseurs qui réclament beaucoup d’argent, au moins 30% sur le prix d’un livre. Pour nous c’est impossible aussi, donc on est obligé de trouver des manières alternatives de distribuer notre bande dessinée en librairie. Donc on se concentre sur une ou deux librairies par grande ville de France, avec qui on peut rester en contact, envoyer les choses plus facilement ». Mais nos lurons ne sont pas désespérés pour autant. Le fauve obtenu à Angoulême est, espérons-le, une porte d’entrée vers des horizons meilleurs et de nouveaux projets. « L’objectif c’est de payer les auteurs, et pour les payer, il faut des subventions. La trésorerie qu’on a actuellement nous permet de financer l’impression, mais pas de payer l’auteur, et les subventions du CNL (Centre national du Livre), elles arriveraient dans un an et demi, donc tu vois on a le temps d’y repenser ». Continuer Laurence, mais aussi rencontrer de nouveaux auteurs, développer l’édition, Mauvaise Foi est parti sur une route ascendante. « Ce qu’il y a de sur c’est que le collectif est plus vivant que jamais ».

Pour découvrir leur travail, rendez-vous le 11 février au café Galerie, rue Burdeau dans le 1er arrondissement, et sur leur site internet : http://www.mauvaisefoi-editions.com/ ou leur page Facebook : https://www.facebook.com/mauvaisefoieditions/

Guillaume Sergent

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