Maylis de Kerangal et le sujet brûlant de la fuite des migrants

Maylis de Kerangal, née le 6 juin 1967 à Toulon, passe son enfance au Havre. Elle est la fille et la petite fille de capitaine au long cours. Elle étudie en classe préparatoire au lycée Jeanne d’Arc de Rouen, puis l’histoire, la philosophie et l’ethnologie à Paris de 1985 à 1990. Elle commence à travailler chez Gallimard jeunesse de 1991 à 1996 puis part aux États-Unis en 1997. À son retour, elle reprend sa formation à l’EHESS à Paris en 1998. Son premier roman, Je marche sous un ciel de traîne est publié en 2000, plusieurs parutions suivront. En 2008, Corniche Kennedy, lui permet de figurer dans la sélection de plusieurs prix littéraires comme le Médicis ou le Femina. En 2014, elle remporte de nombreux prix pour Réparer les vivants, ouvrage où elle relate les vingt-quatre heures du périple du jeune Simon, en mort cérébrale, jusqu’à la transplantation de l’organe. Maylis de Kerangal sera présente à La fête du Livre de Bron le dimanche 6 mars à 14h à la salle du Manège.

L’information relayée

La narratrice, en l’occurrence, l’auteure Maylis de Kerangal, est rentrée tard et traîne dans sa cuisine, elle s’assoit sur une chaise de paille et feuillette lentement le journal étalé sur la table. La radio diffuse un faible fond sonore et elle n’y prête aucune attention particulière. Elle est seule et le reste de la maisonnée est endormi en raison de l’heure tardive. Et puis tout à coup, elle sent qu’une tragédie s’est jouée dans la journée au timbre de la voix diffusant l’information à la radio et un nom surgit de ce marasme comme un véritable raz de marée : Lampedusa, « coulée de larve brûlante plongée dans la mer ». L’information se fait plus dense sur les ondes et après l’avoir triée, voilà l’essentiel à retenir : un bateau venu de Lybie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Nous pensons, comme l’auteure, que pour les disparus, les survivants et leurs parents respectifs, rien n’y personne ne pourra remplacer une vie, ni cette tragédie. Encore moins la comparaison avec des précédents naufrages, comme si ces êtres humains ressemblaient plus à des chiffres, couchés sur une bande, formant ainsi une addition pour des futures statistiques ! Dans le studio de radio, le débat fait rage et plusieurs personnes semblent indignées par le drame qui vient de se jouer le matin même.

Les étapes du stade de la nuit

kerangal-a-ce-stade-de-la-nuitMaylis de Kerangal bloque inconsciemment l’information dans son cerveau, à partir de ce moment et jusqu’au bout de sa nuit, un flot de souvenirs vient se cogner contre le mot Lampedusa et ses conséquences. Elle  identifie le drame à de nombreux autres faits ou événements, des comparaisons avec des personnages de films ou d’endroits dont elle a foulé le sol. Quand l’information devient insupportable sur l’échelle de nos valeurs morales, nous trouvons une échappatoire pour supporter l’insoutenable : l’auteure se prête à l’exercice de façon subtile avec une tendresse non dissimulée et d’une justesse désarmante. Reconnaître la bravoure de ces naufragés n’est pas chose aisée pourtant la soif de liberté c’est une fois de plus invitée au royaume des cieux.  Le tribut à payer nous paraît fortement élevé !

À ce stade de la nuit, l’auteure voit se faufiler en premier plan le visage de Burt Lancaster. Étrange nous direz-vous, et pourtant… Elle commence à tisser une histoire où se mélange son héros et le drame du matin. Une superposition d’images des deux histoires : Burt Lancaster devient le Pince de Salina de Lampedusa, Don Fabrizio, il est le guépard de Luchino Visconti ! Une scène nous est livrée sur quelques pages magistralement interprétés par notre héros d’une nuit : Burt Lancaster. La description de ce moment qui « entraîne l’engloutissement de l’ancien monde, l’instant où l’aristocratie sicilienne chavire – ; le regard du prince est voilé de mélancolie, il est déjà dans la mort » fait écho à l’information du matin.

À ce stade de la nuit, se profile à l’horizon une nouvelle tête : Ned Merrill. Il surgit de l’esprit de l’auteure en maillot de bain à l’orée d’une forêt américaine. Ned Merrill, acteur dans le film The swimmer de Frank Perry : « Une tentative de fuite pour retrouver sa vie d’avant, désir purificateur de renaître, neuf et vierge, afin de repartir de zéro : l’homme nage jusqu’à épuisement de son projet fou ».

Insidieusement, les deux héros apparaissent comme deux histoires d’une même humanité, le côté pile et face d’un même homme.

À ce stade de la nuit, les termes forts qui définissent la tragédie du matin s’étalent dans les pages du journal où l’auteure pose son regard et forment une sorte de raccourci de l’information dans son cerveau : Somaliens, Érythréens, chalutiers, entassement, promiscuité,  femmes, bébés, femmes enceintes, clandestins, feu, fuel, naufrage… Des mots durs, froids, glacials. En même temps la situation est de cet acabit ! Il faut à nouveau s’échapper et trouver le moyen d’imaginer le retour du guépard, peut être en passant par le Stromboli qu’elle affectionne particulièrement, ou par d’autres voyages, ou des lectures passées…

À ce stade de la nuit, l’information initiale revient heurter la morale de l’auteure, la forçant à mettre des mots sur l’insoutenable. Au bout de la nuit elle finit par canaliser l’ampleur de ses sentiments et termine son récit par cette phrase : « Lampedusa concentrant en lui seul la honte et la révolte, le chagrin, désignant désormais un autre monde, un tout autre récit ».

©Julien Muguet/Maxppp
©Julien Muguet/Maxppp

Un sentiment d’impuissance

Comment parler de ces naufrages où des centaines d’hommes et de femmes trouvent la mort au nom d’une liberté espérée ? À quoi sert l’indignation de nos politiques quand leurs préoccupations se situent plus au niveau du nombre de migrants sauvés des eaux méditerranéennes et qu’ils devront accueillir puis insérer dans notre société culturelle ? Comment écrire sur le sujet sans sombrer dans  le voyeurisme, l’excès de complaisance, et tant d’autres travers… ?

La réponse se trouve au milieu de ces quelques pages écrites par Maylis de Kerangal où s’entrecroisent souvenirs passés d’une époque heureuse et révolue et triste réalité d’une époque bien présente. On commence la lecture dans un univers assez doux côtoyant le froid et le chaud de manière assez habile puis on bascule dans l’horreur de la tragédie avec son lot de cruauté servi par des mots choisis d’une très grande profondeur. Au bout de notre nuit, Lampedusa n’est plus un nom inconnu et nous osons espérer que ces centaines de morts au nom de la liberté résonneront dans la tête de nos politiques afin de trouver des solutions à la base du problème. Il faudra surement encore beaucoup d’autres nuits…mais pour l’heure, un sentiment d’impuissance nous envahit.

Françoise Engler

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