Une Médée onirique et organique – Médée Kali à Présence Pasteur

Tous les jours au théâtre Présence Pasteur, pendant le festival d’Avignon Off, venez retrouver Médée Kali. Cette réecriture du mythe antique de Médée, signée Laurent Gaudé, est mise en scène et interprétée par Émilie Faucheux, accompagnée de Jean Waché ou Jonathan Chamand, qui jouent de la contrebasse en alternance. C’est une pièce à voir absolument, à ne surtout pas manquer !

L’esthétique d’une tragédie

Médée, c’est l’étrangère qui se venge de l’abandon de son amant Jason en tuant leurs deux enfants. Mais pour Laurent Gaudé, c’est aussi Gorgone, la célèbre Méduse qui transforme les hommes en pierre d’un simple regard. Il mélange ces deux personnages à un troisième, qui cette fois n’est pas d’origine grecque : Kali, la déesse hindoue de la destruction et du renouveau. Médée Kali revient sur la terre grecque par amour pour ses fils enterrés selon les rites funéraires grecques ; elle les déterre, et les brûle. Ses mains rouges rappellent l’infanticide commis, le sang qui a coulé, mais également le feu dans lequel elle a plongé ses enfants. Elle porte également du maquillage rouge sur le haut du visage, qui magnifie son regard, et le rend plus terrible encore.

Émilie Faucheux fait de Médée une femme puissante et envoûtante, que les hommes ne peuvent pas oublier. Elle devient une puissance castratrice, au sens propre et figuré, et elle revendique une sexualité libre, sauvage. Médée, c’est un corps ouvert, un corps qui se donne – par la danse notamment, puisque cette femme, qui est née d’une foule de mendiants pauvres qui grouillait autour des rives du Gange, a su danser sans apprendre, de façon presque animale, reptilienne. Comme elle compare souvent son corps à celui d’un serpent quand elle se meut, cela rappelle les cheveux de Gorgone. Aux pieds de la comédienne, on reconnaît des chaussons de danse, blancs, qui semblent presque incongrus dans ce décor sombre et dépouillé. Sur une chaise avec les pointes tendues, Médée ne semble pas être à sa place – on attend d’une ballerine qu’elle soit en mouvement, et elle paraît être presque suspendue. L’immobilité de son corps est en contradiction avec la violence de son récit, mais elle en souligne la force. L’attention se fracasse contre le corps de l’actrice, et notre regard s’attarde sur ses contours. La tension qui le caractérise nous rappelle la puissance maléfique de ce corps en action, qui semble, menaçant, prêt à mener de nouveau l’attaque, et à fondre sur nous. Son amour est destructeur, elle dit avoir aimer ses enfants avec passion, et même après leur mort, elle les porte en elle.

Elle peut séduire tous les hommes, et les transformer en statue de pierre : c’est précisément le danger qu’elle incarne qui semble les attirer. C’est une femme forte, qui sait utiliser le désir des hommes contre eux, qui prend ce qu’elle veut.

 

Un duel onirique

C’est aussi une sirène qui par son chant, envoûte les hommes. Le texte de Laurent Gaudé est très oral, et Émilie Faucheux le scande d’une voix grave, dont la profondeur est amplifiée par un micro invisible placé derrière elle. Brillante, elle entame une sorte de chant funèbre, ou de chant religieux, qui répond à la musique jouée à la contrebasse. Cette musique aussi est organique, puisque tout l’instrument est utilisé par l’artiste, il interprète une sorte de danse, lui aussi, avec ou sans archet, autour de sa contrebasse. Les sons qu’il en tire sont une composante essentielle de cette mise en scène. Ils incarnent les pas, la respiration de Persée qui avance lentement, derrière Médée. La pièce est une forme de dialogue, entre une Médée diabolique et Persée, qui n’est qu’une ombre de son paysage à elle, mais autour de laquelle tout finit par graviter.

Médée Kali, c’est aussi l’étrangère qui ne fait pas partie du monde grec duquel elle veut soustraire ses enfants. Terre froide, la Grèce ne parvient pas à calmer le feu qui habite les veines de l’Indienne. Cette femme est véritablement d’un autre monde que celui que nous habitons, et l’ailleurs géographique est une métaphore de l’au-delà. Comme une puissance de la mort, Médée Kali nous attire irrémédiablement vers ce qui, nous le savons, sonne la destruction. Le mélange de ces trois mythes en fait un personnage à trois têtes.

Médée Kali de Laurent Gaudé compagnie Théâtre de Ume Emilie Faucheux from Jérôme SONIGO on Vimeo.

Envoûtante, Émilie Faucheux est magistrale dans son interprétation de cet hommage à la force de vie. Faites-vous ensorceler, cela en vaut la peine ! C’est la pièce à aller voir du Festival Off. Vraiment.

Adélaïde Dewavrin

 

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