Médina Mérika : quand la modernité pousse un artiste au fond du trou et un spectacle sous les lumières

Le Festival Sens Interdits nous propose au Théâtre de la Croix Rousse, une pièce toute en musique, Médina Mérika. Le metteur en scène est Abdelwaheb Sefsaf, qui est aussi et avant tout musicien. De son ancien groupe Dezoriental à son nouveau groupe, Aligator, il poursuit sa création et son interprétation théâtrale de la musique. De 2012 à 2014, il dirige le Théâtre de Roanne. Deux ans après avoir accueilli ses spectacles Quand m’embrasseras-tu ? et Fantasia Orchestra, le Théâtre de la Croix Rousse présente Médina Mérika, une intrigue prenante et rythmée par la musique.

Une histoire stimulante

Tout commence par le monologue d’Ali, le personnage principal. Derrière lui un écran nous dit qu’on l’appellera « le mort ». Oui, car Ali est tâché de sang, il vient de se faire tuer. Ce début est assez désorientant puisque faire parler un mort promet des effets dramatiques un peu étranges. On apprend qu’il était cinéaste, qu’il aimait l’Amérique et voulait introduire sa modernité dans son cinéma ainsi que dans son pays natal. Mais ça a déplu à quelqu’un, qui l’a tué. Toute l’histoire va consister à reconstituer son assassinat, à travers les yeux de sa femme qu’on croit folle, de son « frère » Ibrahim, aux antipodes de la vision de modernité d’Ali, et même du chien d’Ibrahim, qui va découvrir son corps. Il s’agit de monologues très dynamiques, qui nous révèlent des indices sur le meurtre d’Ali mais aussi sur la société dans laquelle il vivait. Les musiques, du groupe Aligator, viennent rythmer ces monologues, apportant tantôt de l’émotion, tantôt de l’énergie, ce qui permet de bien saisir l’état d’esprit dans lequel se trouvent les personnages. La musique peut faire rire, comme celle qui inclue des sonorités animales lors du monologue du chien, ou bien invoquer une belle solennité, surtout quand elle est chantée par tous les comédiens.

©Samir Hadjazi
©Samir Hadjazi

Une polyvalence pétillante

 Dans ce spectacle, il y a l’alliance du jeu théâtral et de la musique. Mais aussi beaucoup d’autres choses, comme de la danse, qui dynamise les corps sur la musique. On apprécie la chanson « Bang Memory » qui raconte que Lila, pendant que sa mère se fait battre, ferme les yeux et se met à danser pour partir « dans d’étranges volutes ». Lila, la femme d’Ali, se met alors à danser avec beaucoup de charisme, de sensualité et d’élégance. Pour apporter une autre dimension artistique, il y a un écran derrière les comédiens qui, éclairé en blanc, ne permet de discerner qu’une silhouette se mouvant sur la musique. Il y a alors une vraie perspective qui est enclenchée car derrière le chant il y a la danse, et derrière la danse il y a un écran, qui rappelle la présence du cinéma dans l’histoire. La mise en scène utilise le dispositif vidéo mais jamais à sa propre fin, il vient toujours pour coupler un propos. Ainsi, il y a un long monologue sur les dictateurs arabes et ainsi on voit défiler des images des printemps arabes. De même, on semble situer l’action à Beyrouth, qu’on voit également sur l’écran, bien qu’il soit aussi là pour approfondir une émotion, comme lorsqu’on voit Lila marcher, lorsqu’elle vient d’apprendre la mort de son mari. Il permet une perspective nouvelle puisqu’à ce même moment, l’écran est décroché et on voit apparaître un décor. Comme chaque monologue nous révèle un indice, un dispositif en révèle un autre.

Un point de vue singulier sur la modernité dans le monde arabe

 Derrière cette mise en scène et cette histoire, se révèle un regard sur l’orient et sa relation à l’occident. On a le récit de ce cinéaste, tué pour avoir été trop moderne, trop « américanisé ». Sa femme Lila est considérée comme folle quand elle dit avoir perdu toute trace d’Ali, alors que le voisinage pense plutôt que son mari l’a trompe. Car la condition de la femme n’est ici pas reluisante, tantôt folle, tantôt cocue, parfois même battue (la mère de Lila se faisait frapper par son mari). On parle aussi d’un prédicateur pour qui presque tout est haram, la musique notamment. Mais ces extrêmes sont tournés en dérision par le jeu comique auquel s’emploie les comédiens. Ou bien on rappelle que s’il est difficile d’être une femme arabe, il est surtout difficile d’être une femme tout court.

Ces représentations d’un monde arabo-musulman dissociées de toute influence occidentale sont également ébranlées par des images de révolutions arabes projetées sur l’écran. On parle aussi du tribunal populaire qui juge les dictateurs, et on nous incite à mener une réflexion dessus. Cette partie est intéressante au début car on apprécie d’être contextualisé. Cependant, alors que l’intrigue se déroule, on se rend compte qu’elle n’avait peut-être pas un grand intérêt, sinon celui de rappeler les faits de l’histoire contemporaine tout comme les perspectives qui en découlent. On préfère en effet découvrir ces perspectives à travers le destin brisé d’Ali et de ceux qui gravitent autour de lui, car les personnalités qui se déploient dans les personnages semblent en dire plus par leur sensibilité que par des images de dictateurs ou de révoltes.

Sous ce jeu de mots de « Médina Mérika » se dessine l’ambivalence entre modernité et traditionalisme, Orient et Occident, mais aussi dévoile le double jeu d’Abdelwaheb Sefsaf qui mélange avec justesse théâtre et musique. C’est un spectacle entraînant, dynamique qui, dans sa polyvalence et à travers ses personnages riches nous fait découvrir les multiples visages de l’Orient. Le spectacle se jouera encore le lundi 26 octobre ainsi que le mardi 27 octobre au Théâtre de la Croix Rousse.

Solène Lacroix

Venez découvrir le Festival Sens Interdits !

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