Découvrez Mémoire de fille d’Annie Ernaux, le coup de coeur de Vanessa

En avril, Annie Ernaux publiait aux Éditions Gallimard Mémoire de fille, point culminant d’une œuvre essentiellement autobiographique dans laquelle elle livre ses expériences de femme et de transfuge de classe[1], non sans les mêler habilement à l’histoire collective. En faisant de sa vie la matière-même de son œuvre, elle engage une démarche psychanalytique, mais tend également au lecteur un miroir, esquissant avec poésie une authentique sociologie du féminin et de la vie quotidienne. C’est cette perpétuelle forme collective et introspective, véritable écriture de la mémoire et de l’intime que l’on retrouve dans Mémoire de fille, roman d’apprentissage qui revient sur sa première expérience sexuelle et l’effarante dérive qui s’ensuivit, deux années durant.

Aller au bout de l’introspection

image-2En 1958, Annie Duchesne devient, le temps d’un été, monitrice au sein d’une colonie de vacances. Elle fuit « comme une pouliche échappée de l’enclos » l’austère et excessive surveillance maternelle, elle qui n’est jamais « sortie de son trou », petit village normand du pays de Caux. Elle ne connaît le monde qu’à travers les livres et les magazines féminins. Électrisée par cette indépendance soudaine, troublée par la nouveauté – elle se retrouve plongée, sans surveillance, en pleine mixité – la jeune fille novice et maladroite, qui rêve du premier amour, découvre la liberté, l’insouciance, les fêtes… et les corps masculins.
Mais l’auteure s’avoue d’abord embarrassée : elle alterne les « je » et les « elle », se dissocie froidement de la jeune femme qui semble désormais bien lointaine, « une étrangère qui m’a légué sa mémoire ». Car revenir sur la fille de 58 est une entreprise délicate, « le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable ». Comment raconter l’humiliation, « l’indicible » jusqu’ici négligé dans ses écrits, tenu sous silence par l’embarras et la honte ? Mémoire de fille tourne autour de ce qu’Annie Ernaux nomme « l’événement » : son premier rapport sexuel, mais aussi les suivants, nombreux au sein de la petite colonie de vacances, et qui lui vaudront rapidement l’aimable sobriquet de « putain décatie » et le rejet définitif de la communauté. Car Annie, fière de l’attention soudaine que lui porte le sexe opposé, collectionne avec orgueil les conquêtes, et développe à l’encontre de l’une d’elle, H., une véritable obsession amoureuse qui la conduira à s’avilir et s’autodétruire, deux années durant. Cette fois, l’auteure explore « une honte de fille », différente de la honte sociale qu’elle scrute d’ordinaire. Il s’agit pour elle de saisir le poids décisif d’un tel événement dans sa trajectoire de vie, et de comprendre, également, la jeune femme d’alors : pourquoi n’a-t-elle pas honte (elle est même fière, « pitoyable d’inconscience »), pourquoi cette dérive désastreuse ?

© Archives privées d’Annie Ernaux. D.R.
© Archives privées d’Annie Ernaux. D.R.

Mémoire, mémoires

Cet exercice passe par la mémoire, moyen suprême de connaissance pour Annie Ernaux qui a fait de sa vie son matériau d’écriture. Munie d’images, de photos et de lettres écrites à une amie de jeunesse, elle tente de saisir « la fille de 58 », retrace ses faits et gestes, se plonge dans ses perceptions et ses états d’âme. En retraçant « son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil », elle prend conscience du poids décisif de sa méconnaissance des hommes et du monde dans ces errements de jeunesse, deux éléments dont elle a été tenue à l’écart par sa mère, les conventions sociales des années 40 et 50 ainsi que le pensionnat de religieuses dans lequel elle étudiait.
Elle mobilise également une mémoire du corps. Sa gaucherie de jeune femme, sa myopie, omniprésentes tout au long de l’ouvrage, sa découverte (brutale) du corps masculin, mais aussi les deux années de détresse qui suivirent sa déception amoureuse, marquées par la boulimie (provoquée par le désir de plaire à tout prix) et une aménorrhée complète qui la maintient « hors du féminin ». Elle fait appel à la mémoire collective, à travers le récit du quotidien des années 50. Ses soirées étaient alors des « surpats », l’unique moyen de contraception était la méthode Ogino, et L’histoire d’un amour de Dalida était le tube inlassablement diffusé sur les ondes des radios. Annie Ernaux transpose au fil des pages les couleurs et les reliefs d’un monde révolu, où les Écoles Normales formaient des contingents d’instituteurs anticléricaux et communistes, où les femmes portaient de longues jupes en tweed et les hommes des bérets et des canadiennes. Une époque où la sexualité, et plus encore celle des femmes, demeurait un sujet tabou, la virginité des jeunes filles constituant un précepte sacré (celle des jeunes hommes, beaucoup moins). Mais dix ans avant mai 68, Annie Duchesne transgresse les règles, véritable « avant-gardiste de la liberté sexuelle ».

L’avènement d’un être littéraire… et féministe

© D.R.
© D.R.

Ces deux années de détresse psychologique et physique l’amènent à quitter brutalement, en 1960, l’École Normale[2], pour finalement dessiner la trajectoire singulière qu’on lui connaît : professeure de Lettres agrégée, puis écrivaine primée. Un mal pour un bien, par lequel elle ne se résigne pas au fatalisme du déterminisme social qui voulait déjà, dans les années 60, qu’un bon élève issu de milieu modeste effectue des études courtes pour décrocher « un métier sûr ». Annie Duchesne s’engage dans des études de lettres à l’Université de Rouen, où elle prend conscience de son désir d’écrire et formule le projet de devenir écrivain. Durant ces années, elle découvre Descartes, Kant et l’impératif catégorique, mais surtout Simone de Beauvoir et Le deuxième sexe, ouvrage décisif qui lui permet de comprendre, effarée, qu’elle s’est comportée comme un objet sexuel. Outre une lecture de classe des rapports sociaux, habituelle chez l’auteure, Mémoire de fille a la particularité d’offrir une lecture distanciée des relations hommes-femmes à une époque donnée, où une jeune femme prend soudainement conscience de l’hégémonie masculine et de « l’aliénation des femmes ». Plus que de littérature et de classes sociales, c’est de féminisme et de rapports de sexe dont il est question ici. L’auteure n’hésite effectivement pas à qualifier de féministe cet « ultime » ouvrage (« mourir avant d’écrire ce livre aurait été une défaite »), tout comme les leçons tirées de cette expérience particulière. Cet événement fondateur l’amènera notamment à militer durant mai 68 aux côtés de Gisèle Halimi au sein du groupe « Choisir », puis au MLAC (Mouvement de Libération pour l’Avortement et la Contraception). Et, surtout, à appréhender ses rapports avec le sexe opposé sous un angle renouvelé, ainsi qu’à formuler des ambitions plus élevées que le simple mariage et une vie installée. Puisque, conclut-elle, « ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive ».

 Vanessa Maréchal


[1] En sciences sociales, un transfuge de classe désigne un individu qui vit, une fois adulte, dans un milieu social autre que celui dans lequel il est né.

[2] Les Écoles Normales de filles et de garçons formaient les enseignants du primaire, directement après le baccalauréat

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