Memories of Sarajevo, la souffrance d’un peuple

Au Gymnase Paul Giéra, du 9 au 15 juillet 2017, le festival In d’Avignon accueille les deux dernières créations du Birgit Ensemble, s’il est possible de voir les deux spectacles à la suite, chacun d’entre eux est indépendant et s’entend sans son pendant, ce qui explique pourquoi nous accordons un article à chacun d’entre eux. N’hésitez pas à cliquer sur le lien de la critique liée au spectacle Dans les ruines d’Athènes afin de découvrir une autre pièce sur le projet global de ces anciens élèves du conservatoire de Paris intitulé Europe mon amour – Projet que nous vous détaillons dans cet article : Le Birgit Ensemble, la souffrance d’un peuple, la souffrance de l’Europe. Memories of Sarajevo, jouée à 17h et mis en scène par Julie Bertin et Jade Herbulot, fait donc partie d’une tétralogie comprenant Berliner Mauer : Vestiges, Pour un prélude et Dans les ruines d’Athènes, elle est chronologiquement la deuxième pièce de l’œuvre globale, mais est la troisième à être montée et aborde les conflits bosniens au milieu des années 90.

Le conflit au jour le jour

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© Christophe Raynaud de Lage

Memories of Sarajevo est construit comme un journal de bord qui raconte le déroulé de la guerre tantôt du point de vue des politiciens, tantôt du point de vue du peuple en souffrance. À chaque intervention politique est associée sa date, ce qui nous permet de situer chronologiquement chaque événement et de mieux cerner la complexité de la situation. Ce qui fait l’intérêt de ce spectacle, c’est qu’il ne se contente pas seulement de raconter la guerre, il nous la fait vivre, nous la fait ressentir sans abuser de scènes-chocs. L’objectif n’étant pas de choquer, mais d’interroger, de questionner une situation afin de permettre au spectateur de réfléchir sur les causes et conséquences de cette guerre civile qui a animé l’Europe entre 1992 et 1995 et vu l’échec de la politique internationale commune de l’Union Européenne.
Pourtant les douze pays membres de l’UE étaient prévenus… En effet, le spectacle s’ouvre sur la signature du Traité de Maastricht en mars 1992, mais la fête est gâchée par l’intervention d’un revenant : l’archiduc François Ferdinand d’Autriche, dont l’assassinat à Sarajevo est le déclencheur de la Première Guerre Mondiale. De manière assez burlesque, ce dernier met en garde les pays européens contre l’interventionnisme dans les Balkans, car il s’agit d’une culture qu’ils ne connaissent pas. Avec cet avertissement, on sent qu’on va être confronté à une véritable tragédie. Chaque fois que l’UE essaiera de négocier un traité de paix, les affrontements repartiront de plus belle et il faudra l’intervention de l’ONU et des États-Unis pour réussir à créer les conditions de la paix.
À chaque intervention des personnages politiques que sont Slobodan Milosevic, président de la Serbie, Franjo Tudjman, président de la Croatie, Ajila Itzebegović, président de la Bosnie-Herzégovine et Radovan Karadžić, fondateur du Parti Démocrate serbe avant de devenir le président de la République serbe de Bosnie, la date de l’événement est annoncée et est suivie de scènes de la vie populaire qui témoignent des difficultés de la population à la suite de chaque prise de décision politique.

 « On peut tout sacrifier à une nation, sauf la nation elle-même » David Owen,
négociateur du traité de Dayton.

Une satire du politique

Les dirigeants européens, du fait de leur impuissance sont particulièrement moqués et tournés en ridicule devant leur attitude naïve et leur vision archaïque et inadaptée à la réalité bosnienne et serbe. Il faut l’intervention des États-Unis et de l’ONU pour régler une crise européenne, signe de la faiblesse des institutions européennes et ce n’est pas la venue ou le discours de François Mitterand qui y changeront quoi que ce soit. La naïveté ridicule de l’UE s’exprime à travers la demande de référendum pour reconnaître ou non l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Il se trouve qu’à cette époque, 32% de la population est serbe et contre l’indépendance, alors que 68% de la population est bosnienne et favorable à l’indépendance. Le résultat est sans appel : 68% de votants pour un résultat de 99% de oui… Comme cela était prévisible, le référendum n’est pas reconnu par les Serbes dont le « non » ne pouvait évidemment pas remporter la partie comme cela était prévisible. Or c’est ce référendum qui engendrera les premiers massacres… Ce fait montre le peu de vision que possède l’Union Européenne pour aborder une réelle solution au conflit…

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Mais l’UE n’est pas la seule à être sous les feux de la rampe. Les dirigeants des pays belliqueux sont également montrés du doigt. À l’exception de Radovan Karadžić qui est celui qui croit le plus en l’utilité de son conflit et dont les raisons sont vraiment idéologiques avant d’être politiques, tous les autres sortent victorieux de cette crise. En assumant son statut de leader politique contre l’indépendance et représentant des Serbes de Bosnie, Karadžić va jusqu’au bout de son combat même si ses méthodes particulièrement sanglantes ne peuvent pas être approuvées. Cet idéaliste dangereux est régulièrement rabaissé par Slobodan Milosevic, qui tantôt le soutient, le désavoue, le soutient de nouveau, le désavoue encore… Il sera le « sacrifié » de ce conflit afin d’apaiser les tensions. Itzebegović est relativement épargné, car il tente de protéger son pays avant tout, pourtant, à aucun moment, il n’apparaît pas comme un dirigeant crédible ou capable de redresser son pays. Tudjman lui est montré comme le plus versatile de tous, capable de changer de camp aussi vite que de chemises et cherchant avant tout à préserver ses intérêts au détriment de la nation. Le même constat peut se dresser avec Milosevic, machiavélique, intransigeant dans les négociations qui ne cherche qu’à asseoir son autorité et étendre sa sphère d’influence et de pouvoir, c’est pourquoi il n’hésitera pas à trahir Karadžić lorsqu’il s’agira de sauver sa tête.

« Il y a eu la roulette russe, maintenant il y a la roulette de Sarajevo. »

Un peuple qui subit et souffre

© reynaud de lage
© Christophe Raynaud de Lage

Le témoignage de deux Casques bleus représente une parfaite transition entre le politique et sa naïveté et la souffrance du peuple. En effet, ces deux derniers, l’un novice et volontaire, l’autre militaire chevronné, expliquent qu’ils n’ont aucun pouvoir ici et ne peuvent qu’être témoins des atrocités commises, mais rarement intervenir, on comprend leur frustration et la déception qu’ils suscitent chez les victimes du siège de Sarajevo qui espéraient tant des troupes de l’OTAN…
Hormis ce passage sur les Casques Bleux, ces scènes politiques s’alternent donc avec les scènes de vie quotidienne qui montrent les difficultés de se loger ou de se nourrir dans un monde en ruines. Les metteuses en scène sont revenues bouleversées de leur visite à Sarajevo où elles ont pu se rendre compte de l’état de dévastation dans lequel se trouvait encore le pays dans certaines zones ainsi que de la géographie des lieux qui, étant entouré de collines, favorisait grandement le travail des snipers serbes pour tuer les Bosniaques. On nous explique donc comment s’organisait l’aide alimentaire, comment les habitants essaient de survivre dans ces conditions, notamment en faisant la fête comme si c’était la dernière fois… Enfin, chaque jour pourrait être le dernier, l’objectif pour cette population est de tenter de vivre en sachant que leur destin ne leur appartient plus et qu’il est aux mains d’une loterie décidée par le passage dans la lunette d’un sniper… Expérience que l’ont ressent puisqu’à ce moment-là du spectacle, nous sommes placés dans la mire d’un sniper, nos visages étant projetés sur scène… Ce peuple n’est pas montré de manière pathétique, mais plutôt comme voulant vivre à tout prix vivre sa vie. Les Sarajéviens ont juste envie de vivre et dans cette optique, un groupe de jeunes qu’on suit se posera régulièrement des questions sur l’engagement militaire, voire identitaire, de leurs contemporains.

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

L’espace scénique présente un promontoire au-dessus du décor à même le plateau qui sert essentiellement de cadre aux interventions du peuple alors que les politiciens négocient à l’étage, signe de leur supériorité, voire de leur mépris envers le peuple.
Les comédiens sont tous excellents et notamment les filles qui jouent des rôles d’homme politique, car elles incarnent vraiment très bien ces personnages à poigne particulièrement complexe.

Mémories of Sarajevo peut se traduire par « Mémoires de Sarajevo » et s’entendre selon deux sens : « la mémoire de Sarajevo », le spectacle devenant alors un hommage au conflit bosnien. Ou alors « Mémoires de Sarajevo », qui prendrait plutôt le sens de récit détaillé du conflit. Ici, les jeunes comédiens du Conservatoire de Paris illuminent la scène dans un spectacle qui mêle parfaitement le devoir de mémoire, le témoignage et le divertissement, car oui on rit également très volontiers dans cette pièce…

Jérémy Engler

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