Le mensonge au banc des accusés : honnêteté garantie dans Marcher droit, tourner en rond

Emmanuel Venet écrit sur la psychiatrie et la médecine ; un domaine qu’il connaît bien car il exerce en tant que psychiatre à Lyon. Il a publié entre autres Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud puis Rien et Précis de médecine imaginaire ; et aujourd’hui, nous parlerons de son dernier roman, Marcher droit, tourner en rond.

L’oraison funèbre de la grand-mère Marguerite

© Verdier
© Verdier

Le narrateur, un homme de quarante-cinq ans, est atteint du syndrome d’Asperger, une sorte d’autisme. La principale conséquence de ce syndrome est l’inaptitude aux relations sociales et à l’incapacité d’adopter un comportement conforme à la norme ; ce qui ne l’empêche pas d’avoir un quotient intellectuel largement au-dessus de la moyenne et d’être doté d’une logique implacable motivée par un besoin constant de vérité. Pour la troisième fois de son existence, il assiste aux funérailles d’un membre de sa famille, mais pas n’importe lequel : sa grand-mère Marguerite. Les deux fois d’avant, il était resté stoïque en entendant le tissu de mensonges débité lors de l’oraison funèbre ; mais cette fois-ci c’en est trop et le narrateur décide de nous faire partager l’énormité de la chose entendue.

Dès le début, le ton est donné avec cette phrase : « Je ne comprendrai jamais pourquoi, lors des cérémonies de funérailles, on essaie de nous faire croire qu’il y a une vie après la mort et que le défunt n’avait, de son vivant, que des qualités », et nous voici projetés dans le vif du sujet ! Le narrateur n’accepte pas de se retrouver face à une dame Vauquelin recrutée par une de ses tantes à la Pastorale diocésaine, officiante patentée, dans un lieu où tout ce qui l’entoure sonne faux. Pourquoi une cérémonie catholique alors que Marguerite n’a jamais été croyante ? Voici le premier mensonge, et la charmante dame va s’employer à agrémenter l’indignation de notre narrateur. À sa décharge, il en convient sans l’accepter : le discours a été orienté par le reste de la famille, et cette dernière tolère la présence de notre narrateur, ce dernier étant un être à part, peu expressif ; alors le consulter pour avoir son avis… Pourtant elle aurait dû ! Notre narrateur s’apprête à entendre une liste incroyable d’incohérences en tous genres. À commencer par l’âge de la défunte : annoncé comme ayant cent ans, il lui manquait en fait une semaine pour prétendre à cet âge symbolique… En outre, le choix de la musique est un moment amusant pour le lecteur, surtout la référence à la chanson de Maurice Chevalier dans la vie faut pas s’en faire, ayant soi-disant bercé l’enfance de la défunte. Énorme erreur relevée par le petit-fils : Marguerite avait vingt-six ans au moment de sa sortie ! Le pire pour lui reste d’entendre dire que sa grand-mère était une « maman joyeuse, rieuse, gracieuse, chaleureuse, travailleuse, berceuse, fabuleuse… mais surtout une maman heureuse ». Le petit-fils part à l ‘assaut de tous ces mensonges, et remet les choses à leur place avec toute la force de son indignation et à renfort de grands coups de vérités, pour lui et pour nous.

Emmanuel Venet nous dresse un portrait cynique des convenances liées à la mort, aboutissement parfois salutaire pour l’entourage proche. Il ne fait pas toujours bon vieillir, surtout lorsque la défunte a vécu dans le mensonge, l’adultère, les secrets non révélés… une vie inventée et brodée au fil du temps. Même si cela semble caricatural, le passage sur la maison de retraite est criant de vérité. L’auteur fait de son personnage principal un homme honnête d’une lucidité désarmante et d’une grande logique face aux débordements « amoraux » de l’oraison funèbre.

Honnêteté quand tu nous tiens !

Toujours dans sa quête et sa soif du rétablissement de la vérité, le narrateur nous invite par son monologue à pénétrer le cercle de sa pensée et des réflexions qui s’ensuivent. Quand il parle de son amour pour Sophie Sylvestre-Lachenal, amour non partagé, les mots sont puissants car pour lui il n’existe qu’un seul amour : « l’amour suppose un engagement absolu, une constante préoccupation pour le bonheur de l’être aimé, et une droiture sans faille à son égard ». Ces propos sont cinglants lorsqu’il évoque la vie de couple de ses oncles et tantes faite de dysfonctionnements « anormaux » pour des personnes censées s’aimer et tout partager. Chaque membre de cette fratrie subit une introspection, dans les règles de l’art, de sa vie quotidienne par notre narrateur qui se délecte des travers de ses proies, en s’obligeant à faire un parallèle avec le reste de l’humanité, à noter au moins une fois le manque de consistances, les contradictions, les faux-semblants, les mensonges de ses proches et autres humains. Comme si chaque individu se retrouvait sur un grill géant et par leurs pores suintaient leurs impuretés ! Et le lecteur va avoir droit à un vrai festival d’une extravagante logique et d’une vérité sans faille. Une multitude de sujets est abordée par le biais de cette saga familiale et les réflexions sont d’une pertinence inouïe ; nous ne pouvons pas nous empêcher de vous en citer quelques-unes : « Abattre les dictatures et vendre au tyran des armes pour équilibrer notre balance commerciale », « produire plus de voitures et éliminer l’émission des gaz d’échappements », « supprimer les fonctionnaires et améliorer le service public », « restaurer la pêche et manger plus de poissons »… certes, la pensée est totalement cartésienne mais tellement réaliste ! Le narrateur ne tient pas compte des petites et grandes compromissions que la vie inflige à ces détenteurs, lui, il marche droit… mais il tourne en rond car il ne trouve pas sa place au milieu de cette hypocrisie dégoulinante. Il est Isolé du reste du monde et baigne dans une routine pour garder ses repères. Il se passionne pour les catastrophes aériennes et le scrabble entre autres et sa réflexion sur ce dernier est des plus originale : « Il ravale à l’arrière-plan la question du sens des mots et permet de faire autant de points avec asphyxie qu’avec oxygène » la comparaison est magistrale… on comprend aisément les quiproquos insupportables, pour lui et les autres, que peuvent engendrer sa droiture et son honnêteté dans une société aux normes dites conventionnelles. L’homme bien-pensant a peur de ce qui dérange, alors, une personne atteinte d’autisme, dotée d’un quotient intellectuel au-dessus du sien… On imagine assez bien le trouble occasionné !

Un sujet difficile pour une superbe analyse

Emmanuel Venet nous parle d’un sujet difficile qu’est celui de l’autisme avec ses innombrables facettes et choisit le syndrome d’Asperger : marcher droit dans l’espace-temps et l’espace-cerveau ; un grand écart permanent entre la compromission de la vie quotidienne et l’application de l’honnêteté de sa pensée. L’auteur nous démontre la difficulté de vivre ensemble quand « l’anormal » vient se mêler au « normal » dans la norme sociétale où la qualité première est le « paraître ». Le mensonge se retrouve au banc des accusés, habillé par la marque « Normalité » de la grand couturière « hypocrisie » .Pour les bien-pensants, une vie sans mensonges est une douce utopie car la vie est faite de compromis mais pour eux, cette vie doit ressembler à un cauchemar ! Derrière le côté cocasse de la situation, l’auteur dévoile la singularité, le décalage et l’ironie de son narrateur, une sorte de carapace pour se protéger des marasmes de la vie, et dresse un portrait vitriolé cinglant d’une famille dans le déni et d’une société aux codes stéréotypés.

L’auteur se sert habilement de son narrateur, héros singulier des temps modernes, pour nous interroger sur plusieurs sujets comme la religion, la politique, la contradiction humaine sous toutes ses formes, et d’autres plus drôles comme les régimes amaigrissants. Emmanuel Venet n’épargne personne dans sa soif d’une société meilleure et nous donne une sacrée leçon d’honnêteté. Il est peut-être temps de laisser son nombril de côté et se regarder dans la glace pour voir qui on est vraiment. L’auteur construit sa réflexion au fil des pages dans un style fluide, clair et une ironie mordante voire parfois piquante.

Françoise Engler

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