Une meurtrière ordinaire – L’Amante Anglaise de Marguerite Duras

C’est au Théâtre du Chien qui fume que vous pourrez retrouver, à 15h45, tous les jours (relâches les mercredis 12, 19 et 26) pendant le festival Off d’Avignon 2017, L’amante anglaise, une pièce de Marguerite Duras mise en scène par Thierry Harcourt.

Dans la tête d’une criminelle

Claire Lasne, une jeune femme plutôt simple, à la vie conjugale morne, sans activité, tue sa cousine Marie-Thérèse, une sourde-muette que le couple avait embauchée il y a longtemps pour leur servir de bonne à tout faire. Après l’avoir assassinée dans la cave familiale, elle découpe le corps en morceaux et les jette, depuis un pont, sur des wagons de train. Bientôt le corps est reconstitué, et les indices amènent les policiers dans le petit village de Claire, qui se dénonce rapidement.

©Philippe Hanula
©Philippe Hanula

La pièce se décompose en deux parties. Dans un premier temps, un interrogateur pose des questions au mari de la coupable – en fait, cette partie sert surtout à exposer la trame policière du drame, et peut sembler un peu longue. Pendant la deuxième moitié du spectacle, c’est au tour de Claire d’être interrogée. Les deux époux ne se rencontrent donc jamais sur scène, ce qui illustre leur incompatibilité, et confirme l’absence totale de communication au sein du couple.
Pierre Lasne semble fasciné par sa femme, et à l’instar du spectateur, revient sans cesse sur la personnalité de Claire. C’est donc avec une impatience grandissante qu’on attend de la rencontrer.
Et quand elle arrive, magistrale, enfin sur scène, l’ambiance jusqu’alors pesante semble s’alléger d’un coup. Grâce à son ton de voix tranquille, et à ses intonations particulières, Judith Magre, qui incarne la meurtrière, parvient même à nous faire rire.

De la nécessité de poser la bonne question

Claire ne répond pas vraiment quand on l’interroge sur les raisons qui l’ont poussée au crime. C’est, elle l’affirme, parce qu’on ne lui pose pas les bonnes questions. Ce crime atroce qu’elle a commis, c’était peut-être une manifestation de sa puissance d’agir. C’était peut-être parce qu’elle ne supportait pas Marie-Thérèse. C’était peut-être pour un ensemble de raisons qui se complètent ; même à la fin de la pièce, la réponse n’est pas donnée. Claire ne vit pas dans le même monde que nous, elle a son propre référentiel, qui appartient au passé. Elle apparaît comme étant déconnectée de la réalité, elle est hantée par son passé et un amour de jeunesse qui s’est mal terminé, et qui a transformé sa façon de lire son entourage. La vie a l’air de passer sur elle, sans qu’elle semble s’en inquiéter.
Alors qu’il cherche les questions qui devraient lui ouvrir les portes de la compréhension, l’interrogateur finit par comprendre qu’il ne saura jamais ce qu’il en est, et abandonne Claire à sa solitude.

©Philippe Hanula

Pas de mise en scène ?

Marguerite Duras imaginait, comme décor pour sa pièce, une salle simple, le moins d’accessoires possibles, et des costumes sans fard. Et en effet, dans cette mise en scène, tout semble correspondre aux critères de l’auteure. Cependant, Thierry Harcourt a réussi à introduire quelques subtilités dans cette représentation. Dans une ambiance pesante, et comme alourdie par l’absence de lumière, la chaise dans le coin du fond, inutilisée pendant presque toute la représentation, semble prévenir le découragement final de l’interrogateur. Elle présage l’échec de l’enquête psychologique, et semble targuer le public, comme pour lui annoncer qu’il n’obtiendra pas les réponses qu’il cherche.

La sobriété demandée de la mise en scène sert le propos du spectacle, puisque le sujet de L’amante anglaise est l’humain, et la psychologie de cette meurtrière banale est au centre de l’intrigue. Tout nous renvoie donc à elle.

Adélaïde Dewavrin

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