Le misanthrope (vs politique), la parenthèse était-elle nécessaire ?

Du 7 au 30 juillet, pour le temps du festival Off d’Avignon, le Collège de La Salle d’Avignon, se transforme en multiplex théâtral pour accueillir plusieurs spectacles dont Le Misanthrope (vs politique) mis en scène par Claire Guyot pour une version moderne et politisée de cette pièce de Molière.

Une excellente modernisation du texte

téléchargement (30)La pièce de Molière mettait l’accent sur l’hypocrisie des courtisans envers le roi ou entre eux. Ainsi Alceste apparaissait comme un personnage excentrique dans sa façon de dire la vérité sur tout le monde et ce qu’il pense sans arrière-pensée malgré les risques qu’il encourt. Toutefois, cette faculté se retrouve bridée par Célimène qu’il aime alors qu’elle le mène par le bout du nez. Célimène est une fille qui aime la vie et prend plusieurs amants, ce que tout le monde sait, mais qu’Alceste refuse de voir réellement. La mise en scène montre Célimène, jouée par Aurélie Noblesse, qui reprend le rôle de Julie Cavanna, en femme fatale, très dominatrice, sensuelle et lascive et met fortement l’accent sur sa volonté d’un contrôle total. La puissance de séduction est exacerbée comme en témoigne la tenue légère qu’elle porte pour recevoir des hommes chez elle. Son attitude très libre et désinhibée modernise beaucoup la pièce tout comme l’usage des nouvelles technologies. Ici, l’électronique n’est pas utilisé comme un simple gadget, mais comme accessoire permettant d’inscrire la pièce dans notre époque, comme en témoigne la scène d’ouverture entre Alceste et Philinte où l’un des deux travaille sur une tablette. Mais là où la pièce réussit parfaitement son ancrage au XXIème siècle, c’est lors de la scène entre Philinte et Éliante. L’un et l’autre dévoilent à demi-mot leur amour l’un pour l’autre non pas face à face comme le voudrait la pièce de Molière, mais au téléphone, avec des écouteurs. Chacun entrant d’un côté de la scène et se rejoignant finalement dos à dos au moment même où leurs pensées se lient. Enfin, les tweets font leur apparence, lors d’une partie de poker, où tous les prétendants de Célimène ou presque sont réunis, les téléphones sonnent et chacun envoie des tweets, avant qu’une application de messagerie ne fasse son apparition dans l’intrigue. En effet, les révélations sur les infidélités de Célimène et son mépris pour ses amants se font à travers des messages qu’elle a envoyés à ces amants dans lesquels elle critiquait les autres. Tout ceci participe à la modernisation d’une pièce dont la teneur politique n’est pas si évidente.

Mais le « politique » n’est pas si nécessaire ni si perceptible

LE-MISANTHROPE-VS-POLITIQUE-1Il n’y a pas besoin de faire du Misanthrope une pièce sur la politique pour la moderniser, surtout lorsque ce parti pris est finalement peu perceptible. Le sous-titre de la pièce est vs politique, mais le problème c’est qu’avec ce seul sous-titre comme explication, on ne voit pas vraiment l’aspect politique de la pièce. Ceci est expliqué dans la feuille de salle, on nous explique le lien entre Alceste et le père de Célimène, son mentor en politique, mais à aucun moment dans la pièce, il n’est fait référence au mari de Célimène. À aucun moment on ne parle d’affaires politiques ou ne fait référence à un quelconque cabinet ministériel. Encore une fois, c’est la feuille de salle qui apporte les précisions nécessaires pour comprendre le sous-titre de la pièce. Sans la feuille de salle, c’est le public qui doit essayer de trouver des indices du politique dans la mise en scène, mais ils sont peu nombreux et un peu forcés. Si en voyant Philinte et Alceste travailler au départ, on peut se dire qu’ils appartiennent à un cabinet ministériel, que le fait qu’ils soient tous en costume cravate peut nous induire qu’il s’agit de personnes occupant de hautes fonctions, rien d’autre ne le laisse suggérer ; à l’exception peut-être d’un tableau en fond de scène, faisant référence à un chef d’État, mais tout ceci reste très léger et surtout c’est le public qui doit se faire sa propre interprétation. De fait, la promesse du politique n’est pas vraiment tenue, car s’il faut lire une feuille de salle pour comprendre le parti pris de mise en scène, c’est que la mise en scène n’est pas assez efficace.

De fait, on ressort mitigé de cette pièce dont la promesse de voir Le Misanthrope (vs politique) n’est pas vraiment tenue. C’est dommage, car la contextualisation à notre époque est brillamment orchestrée, mais le respect du texte de Molière rend très compliqué l’adaptation dans un monde politique actuel.

Jérémy Engler


Découvrez la critique d’une autre version du Misanthrope au festival d’Avignon avec la mise en scène de Raymond Acquaviva : Un Misanthrope sublime au théâtre des barriques

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *