Mode d’Emploi du festival du même nom grâce à une interview exclusive de Cédric Duroux, directeur de la programmation

Du 17 au 30 novembre 2014, se déroulera, dans la région Rhône-Alpes, le Festival Mode d’Emploi, organisé par la Villa Gillet. Ce festival, presqu’entièrement gratuit sur réservation, (sauf pour les spectacles en live), présenté comme le pendant des Assises Internationales du Roman mais en sciences sociales et philosophie, entamera sa troisième édition la semaine prochaine. Pour vous expliquer en quoi consiste ce festival, nous sommes allés à la rencontre de Cédric Duroux, le directeur de la programmation du festival, pour en savoir plus sur l’organisation du festival avant qu’il ne nous livre jeudi ses coups de coeur pour cette troisième édition.

Pourquoi avoir crée le festival Mode d’Emploi ?
Cédric Duroux : On était parti du constat qu’en France, il n’y avait pas de grands événements mettant en avant les sciences sociales et la philosophie qui puissent rassembler un public très nombreux, en tout cas, pas dans la région Rhône-Alpes. Forts du succès des Assises Internationales du Roman, on avait très envie d’investir la question des sciences sociales et de la philosophie. On l’a appelé Mode d’Emploi en partant du constat que le monde d’aujourd’hui était un peu compliqué à comprendre et qu’il était bien de prendre le temps de réfléchir ensemble, c’est pourquoi notre slogan c’est « prendre le temps des questions, accepter la confrontation et imaginer des solutions. »

Vous dites vouloir créer un événement autour des sciences sociales et on voit dans vos invités, des sociologues, des historiens, des artistes, des philosophes, des écrivains, pourquoi avoir voulu mélanger toutes ces disciplines pourtant assez différentes ?
Le but du festival est précisément de faire se rencontrer des gens qui n’ont pas l’habitude de discuter ensemble. Pour vous donner un exemple, la première année du festival, on avait organisé une rencontre sur la finance qui s’appelait « Finance et argent, sont-ils les arbitres de notre société ? », à la même table on avait un sociologue, un philosophe, un trader et un banquier. Ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude d’être en dialogue ensemble face à un public et ça c’est le genre de choses qui vraiment nous tiennent à cœur. C’est très précieux de les entendre discuter. L’entreprise du festival sert à décloisonner les barrières qui existent entre les disciplines et donc de rendre les sciences sociales et la philosophie, et leurs idées surtout, accessibles à tous. Pour ce faire, il ne faut pas que les idées restent cantonnées au milieu universitaire. Les universités font très bien leur travail, on a de la chance en Rhône-Alpes avec des universités extrêmement importantes mais il nous semble qu’il est nécessaire de créer un espace pour que le public puisse avoir accès à ce savoir et pas seulement selon les protocoles universitaires. Donc nous essayons d’être ce chainon manquant entre les universités et le grand public. Pour vous donner un autre exemple de spécialités qu’on mélange, cette année, on a une table ronde sur l’harmonie le samedi 22 novembre à 11h à l’Hôtel de Région de Lyon. On va faire discuter ensemble Francis Hallé, botaniste et spécialiste des forêts tropicales, qui parle très bien de l’harmonie terrestre, avec François Julien, philosophe sinologue et donc spécialiste de la question chinoise, et Karol Beffa qui est musicien et philosophe. On aime bien ce genre de mélange, car souvent les gens qu’on invite sont souvent surpris de venir discuter avec quelqu’un qui n’appartient pas à leur champ de recherche. Mais cela se prépare puisqu’on demande à chaque invité de rédiger un petit texte sur la question qui leur est posée. Ils ont 1000 mots pour répondre et cela permet de réfléchir sur la question avant de se rencontrer sur scène. 1000 mots c’est suffisamment long pour exprimer un point de vue et pas assez pour le développer complètement. Donc c’est un bon point de démarrage pour la rencontre. L’année dernière, le public nous avait demandé de pouvoir lire les textes avant de venir au festival, jusqu’à présent on les distribuait à l’entrée de la rencontre et cette année pour répondre à la demande de notre public, on a changé notre fusil d’épaule. Nous publions les textes sur le Huffington Post, ça a commencé le 15 octobre et tous les jours nous publions un texte jusqu’à la fin du festival. Donc en tout, ça fait un mois et demi de publication sur l’ensemble du festival.

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Pourquoi ce choix du Huffington Post ? Pour les Assisses, la Villa Gillet, est en partenariat avec Le Monde, pourquoi ne pas avoir continué avec ce partenaire ?
En fait, la question des partenariats est annexe car nous avons de multiples partenariats pour le festival Mode d’Emploi. Nous travaillons avec Libération, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Philosophie Magazine et j’en oublie certainement mais nous ne voulions pas d’un partenariat unique car les questions sont trop diverses. Et en plus, la façon dont nous faisons la programmation est très différente de la façon dont elle se fait pour les Assisses. Notre festival c’est une constellation de collaborations avec des partenaires qui peuvent être des revues, des salles de spectacles, des groupes de recherches en France ou à l’étranger, c’est très très vaste… et on voulait que nos partenariats avec les médias soient évidemment des partenariats de médias mais surtout des partenariats de contenus. On réfléchit ensemble avec les rédactions des différents journaux ou les journalistes pour essayer de déterminer quels invités on a décidé d’inviter ensemble. Par exemple, Philosophie Magazine, ce sont eux qui nous ont proposés d’inviter Karol Beffa et on est très content de cette proposition et c’est pour ça qu’on n’a pas un partenariat unique. Et je pense que cela s’avèrera très précieux dans l’avenir notamment parce qu’une des missions que nous nous sommes donnés c’est de faire découvrir des gens qui ne sont pas connus en France. Pour les Assises Internationales du Roman, on invite seulement des gens qui sont traduits en français car on a la chance, en littérature, d’avoir de nombreux auteurs étrangers traduits très rapidement en français. Donc on sait ce qui se passe en littérature dans presque tous les pays du monde. Dans le domaine de la philosophie, il y a vraiment très peu de choses qui sont traduites, donc on est très libre d’inviter des gens qui sont extrêmement célèbres ou des gens qui ne le sont pas puisqu’on leur demande d’intervenir sur des idées que tout le monde ne peut pas partager. Donc on est en train de mener un travail de prospection dans plusieurs pays, notamment en Espagne. Cette année, on a 5 auteurs espagnols que nous rencontrés à Barcelone et que nous n’aurions jamais découverts si nous n’étions pas allés hors de France pour rencontrer d’autres acteurs culturels similaires à la Villa Gillet qui nous ont dit, venez rencontrer tel urbaniste génial ou tel philosophe. Pour vous donner un autre exemple, je peux vous parler de RFI (Radio France Internationale). Bien que ce soit la 3ème édition du festival, nous n’avons pas beaucoup de présence africaine ou asiatique dans le festival car trouver des partenaires c’est très très long, il est difficile d’avoir les bons réseaux pour nous indiquer telle ou telle personne à rencontrer et je pense qu’un lien avec RFI peut nous permettre de plus facilement explorer des terrains tellement vastes comme l’Afrique ou l’Asie.

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Vous disiez que le choix des invités se faisait en lien avec vos partenaires mais comment choisissez-vous les thèmes des rencontres ? Avez-vous une idée de thèmes puis vous demandez à vos partenaires de vous conseiller des invités ou le thème se dégage une fois l’invité principal trouvé ?
On peut avoir envie d’inviter des personnalités pour leur travail, c’est le cas par exemple pour Gayatri Spivak qui est injustement méconnue en France mais qui est une star mondiale notamment aux USA où elle est la première à avoir traduit Derrida en anglais, c’est elle qui a inventé les subaltern studies et elle a un parcours philosophique incroyable. Elle est professeure de littérature comparée et a écrit un livre qui montre à quel point la littérature est importante dans une démocratie et actuellement elle est en train de créer des écoles au Bengale tout en occupant son poste à l’université de Columbia (à découvrir le mardi 18 novembre à 20h au théâtre de la Croix-Rousse sur le thème « Babel est notre refuge », puis le mercredi 19 novembre à 17h à l’ENS sur le thème « Enseigner les humanités »).
Après il y a d’autres thèmes qui peuvent nous être proposés comme celui de Yves Citton, qui est un chercheur de la région, puisqu’il travaille à Grenoble, et qui vient de publier deux livres sur l’attention et c’est lui qui nous a proposé de faire une rencontre sur « l’écologie de l’attention » le samedi 22 novembre à 14h30 à l’Hôtel de Région. Pour nous c’était une façon de faire connaître son travail mais aussi de déployer sa réflexion par un événement public et d’imaginer quelque chose avec lui. Donc on a discuté longtemps pour trouver qui inviter, finalement nous avons choisi un neuroscientifique, Jean-Philippe Lachaux, spécialiste de l‘attention, Natalie Depraz, philosophe qui travaille à la lisière entre la philosophie et les neurosciences et Laurent Habib qui est un publicitaire, directeur d’une agence de communication, donc je pense que le débat va être assez varié.

Vous évoquiez précédemment l’importance de la transmission du savoir, est-ce dans ce but que que vous donnez une telle importance aux étudiants, à qui, rappelons-le, vous avez proposé d’animer des rencontres ? C’est un pari risqué non ?
Oui, c’est risqué mais ça nous paraît extrêmement précieux. On le fait pour les Assises Internationales du Roman et on vient de la faire pour Mode d’Emploi car ce sont toujours des moments formidables pour les auteurs et les étudiants. Cela permet aux étudiants de se mettre dans une position délicate parce qu’ils doivent apprendre à parler à un public qui n’est pas du tout universitaire et en même temps, ils se sentent obligés d’assurer mais en général ça se passe vraiment très bien. Une fois encore c’est vraiment une collaboration. Par exemple, nous avons des rencontres qui sont organisées dans des bibliothèques avec des étudiants qui vont animer des rencontres, une classe de lycée aussi, nous aurons 1500 lycéens sur le temps du festival, nous aurons une ou deux classes de lycéens qui iront assister à une rencontre dans une bibliothèque car c’est important que des lycéens aillent dans une bibliothèque. On fait aussi des rencontres dans des lycées mais c’est bien aussi de les sortir également. Souvent l’étudiant qui anime la rencontre est allé voir les lycéens avant pour préparer la rencontre et souvent le résultat est qu’une fois en bibliothèque, il y a des questions de lycéens qui viennent très spontanément car ils ont souvent très bien préparés la rencontre. Et ça, c’est quelque chose qui nous a vraiment frappé l’an dernier, très souvent, même dans les grandes assemblées, les premières questions du public sont celles des lycéens car ils ont préparé la rencontre.
Je réponds à votre question de manière un petit peu détourné mais lorsqu’un étudiant anime une rencontre, vous aurez un résultat totalement différent que si c’est un journaliste, ils ne vont pas essayer d’adopter les attendus du journaliste, les questions sont parfois beaucoup plus personnelles et oui c’est risqué mais c’est un risque qui nous paraît très important.

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Vous nous parlez des lycéens sur le temps du festival mais Mode d’Emploi c’est aussi un travail sur l’année, pouvez-nous nous dire quelles sont les actions de Mode d’Emploi hors du festival ?
Il y a une équipe de médiation à la Villa Gillet dirigée par Isabelle Vio, en collaboration avec Nicolas Bernard, Maria Cojocariu et Justine Vernier, qui a crée à l’occasion de la première édition de Mode d’Emploi, une collaboration avec Rue89Lyon pour faire un montage entre des lycées qui apprennent à écrire un édito sur une thématique du festival en ayant à l’esprit de venir assister à une rencontre. Ces éditos sont publiés en ligne sur une plateforme uniquement dédiée à cette cela (Villavoice) et on demande aux invités du festival de répondre à ce qui a été publié, donc ce n’est pas forcément pendant le festival, ça peut être avant ou après. Vous avez raison d’insister sur le fait qu’on ne veut pas faire dans l’événementiel, le festival ne veut pas être une vitrine qu’on allume une fois dans l’année et qu’on éteint tout de suite après. L’idée est vraiment de faire de ce festival un grand chantier citoyen et éducatif. Evidemment, tout cela prend beaucoup de temps et les gens sont au travail sur le festival toute l’année. Pour préparer un événement en novembre, il faut commencer à y réfléchir en novembre de l’année précédente.

Vous insistez beaucoup sur la place de la région Rhône-Alpes dans votre programmation, pourquoi avoir voulu faire de cet événement, un événement régional avec des rencontres se passant à Saint-Etienne, Chambéry, Bourg-en-Bresse ou Grenoble alors que la Villa Gillet est implantée à Lyon ?
La Villa Gillet a été créée il y a 25 ans par la région Rhône-Alpes, donc nous avons toujours eu une mission régionale, ce qui est une bénédiction pour nous puisque c’est très simple pour nous de trouver des personnes de qualités dans le domaine des sciences sociales ou des partenaires dans la région notamment grâce au tissu universitaire vraiment très développé. Cela va avec notre démarche de rendre accessible le savoir et l’intelligence à tous, si on ne va que dans des grandes villes, forcément les gens qui habitent la campagne ne pourront pas venir en profiter. C’est pour cette raison que nous organisons beaucoup de choses dans des petites villes, des maisons de retraites ou des hôpitaux. Il y aura même une rencontre à la prison de Corbas. C’est très important pour nous d’aller chercher un public qui ne viendrait pas au festival spontanément.

Propos recueillis par Jérémy Engler


Dans le cadre du festival Mode d’Emploi, L’Envolée Culturelle aura la chance de modérer la rencontre avec l’auteur hollandais Cees Nooteboom le samedi 29 novembre 2014 à 11h à la médiathèque de l’Atrium de Tassin la Demi-Lune.

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