Comment Moi Je : revigorant, pour les petits comme pour les grands

Comment Moi Je est joué au théâtre de la Renaissance, à Oullins, le 02 et 03 décembre 2016, respectivement à 16h et 19h. La compagnie Tourneboulé de Marie Levavasseur, grâce à trois comédiens-musiciens que sont Justine Cambon, Gaëlle Fraysse jeu, et Éric Recordier (en alternance avec Rémy Chatton), vous entraîne dans un univers magique, revigorant, pour les petits comme pour les grands…

Les enfants : des spectateurs autonomes

Mercredi, 10h du matin : une ribambelle d’enfants attend devant les portes de la petite salle du théâtre de la Renaissance. Est-ce leur première expérience théâtrale ? Savent-ils à quoi s’attendre ? Si tel est le cas, la préparation au spectacle n’a pas pu entacher un émerveillement certain lorsque, à l’entrée dans la salle, les enfants s’installent, non pas dans sur des sièges rouges austères, mais sur quelques gradins et petits coussins moelleux… Le public forme ainsi un arc-de-cercle, resserré ; une petite bulle préservée de l’extérieur par de grands tricots blancs : dans cet espace intime, différent, peut s’instaurer une véritable intimité entre la scène et la salle. Pendant que chacun s’installe, trouve sa place, découvre ce qui l’entoure, les comédiens se présentent, et posent une série de questions, aussi différentes les unes que les autres – est-ce normal d’avoir peur du noir ? Qu’est-ce qu’être normal ? – et les enfants, déjà si bon public, encore préservés des codes théâtraux qui, généralement, maintiennent le public dans le silence et l’immobilité, répondent, à la cantonade, spontanément ; ou demeurent silencieux, recevant seulement ces questions auxquelles, pour une fois, nulle autorité ne leur donne d’emblée la réponse. Dès le préambule du spectacle, le ton est donné : le public, aussi jeune soit-il, est autonome, libre de se saisir de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de le penser par lui-même, par rapport à ce qu’il est et ce qu’il a déjà vécu. L’enfant serait-ce, finalement, le seul spectateur possiblement émancipé ?

© Stéphanie Bonvarlet ( https://youtu.be/uTCjaEKjqAA )
© Stéphanie Bonvarlet
( https://youtu.be/uTCjaEKjqAA )

Un parcours initiatique

Et puis le spectacle commence, sans transition. C’est une naissance. Celle d’une marionnette, mi-poupée, mi-chiffon, qui émerge d’un sac ; plutôt qu’un bébé, elle est la conscience d’un être qui vient d’advenir au monde et qui découvre les choses qui l’entourent les unes après les autres. D’abord, les parents : qui sont donc cette « maman » qui ressemble à un « papa », et ce « papa » qui ressemble à une « maman » ? Leur absence, mystérieuse, inquiétante, place d’emblée notre marionnette-humaine dans une position d’autonomie totale. C’est à elle de prendre ses décisions, et d’orienter sa vie. C’est le début d’un parcours initiatique, à la découverte de toutes sorties de personnages, de toutes expériences fondatrices, universelles… Il y a la prise de conscience de son corps par la vue et par le toucher de sa dimension corporelle, et, par là même, de sa nudité – on croirait presque être témoin de l’expérience originelle d’Adam et Eve, qui, se découvrant, adviennent à l’humanité. Après la découverte du corps arrivent les premiers émois amoureux, et le coup de cœur enfantin pour le musicien-tricoteur attentionné. Puis l’expérience du temps qui passe, avec ces anniversaires qui se succèdent ; l’ennui, l’imagination et l’action pour le combler ; la mort, avec le rencontre trop brève avec Gilbert le ver de terre apparemment trop téméraire… Plusieurs fois, le spectacle convoque l’imaginaire du conte, et prouve ainsi à quel point celui-ci est toujours opérant pour disserter sur les émotions humaines et enfantines. Les enfants reconnaissent immédiatement ces références qui font également partie de leur imaginaire commun : Pinocchio, séducteur-menteur ; le loup contre lequel la petite fille parvient à lutter par elle-même ; la pomme empoisonnée ; un des trois petits cochons devenu promoteur immobilier avide… Tant de pièges que notre marionnette-petite-fille parvient à contourner, par sa gaité sans faille, et une spontanéité qui lui permet d’observer toujours les choses avec lucidité.

Notre héroïne ne semble même pas toujours avoir besoin de son ami philosophe, le premier qu’elle rencontre. Irrémédiablement solitaire, un peu perdu dans sa gigantesque bibliothèque, c’est à lui que la petite pose ses premières questions sur le monde ; et ce philosophe, pourtant si savant, peine souvent à lui répondre de manière exacte et exhaustive – les réponses qu’on réserve habituellement aux enfants ne marchent pas avec elle. Le philosophe, plutôt qu’une source de savoir, est encore une fois plutôt une source de questions – il renvoie, en les reformulant, les questions à la petite. L’idée n’est pas de trouver une réponse – ou du moins pas pour le moment, pour laisser une chance à la vie d’appréhender par l’expérience seule ces zones d’ombre.

ensemble

Gagner une confiance sereine en la vie

Le génie de ce spectacle est de parvenir à être au plus proche des questionnements humains, enfantins, et au plus proche du public, dans un univers merveilleux qui pourrait en être éloigné ; au contraire, c’est l’aspect irréaliste, fait de bric et de broc, de personnages imaginaires, de poupées animées d’un esprit et d’une âme, qui permettent cette proximité, cette connivence. L’émotion aurait été évidemment en deçà dans tout autre univers réaliste qui se serait passé de marionnettes – ces petits êtres de bois et de tissus ont une force expressive et émotive exceptionnelles, et, émancipés de tout caractère naturaliste et réaliste qui réduit parfois les signifiants, peuvent rayonner de multiples significations… On ne peut savoir ce qu’un enfant a compris, et l’objectif n’est pas de lui transmettre un savoir, mais seulement qu’il reçoive des idées, des sensations, des images qui, d’une manière ou d’une autre, ne peuvent que résonner en lui – et, on l’espère, l’aider à gagner confiance pour, à l’instar de notre héroïne devenue grande, « couper la corde », partir sereinement sur le chemin de la vie, lors d’une matinée de printemps où les fleurs ont éclos sur les arbres en papier.

Chloé Dubost

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