Mon traître ce corbeau

Du 15 au 19 octobre, au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon, se produit sur scène Mon traître, adapté de deux romans de Sorj Chalandon, Mon traître et Retour à Killybegs. Emmanuel Meirieu et Loïc Varraut ont décidé de s’attaquer à l’adaptation théâtrale de ses deux récits sur la trahison d’une des figures les plus emblématiques de l’IRA (Armée Républicaine d’Irlande), Denis Donaldson.

« Je ne m’attendais pas à une telle puissance. A une telle force. A cette “terrible beauté“. Et j’ai pleuré, comme les autres, dans l’obscurité qui me protègerait » Sorj Chalandon, après avoir vu la pièce.

Un texte poignant car tiré d’une histoire vraie

Adapter un roman au théâtre n’est pas simple et soulève de nombreuses questions, comment retranscrire la partie narrative ? Que garder ? Faut-il faire une lecture ou jouer le texte ? Doit-on intégrer un narrateur ? etc. C’est encore plus difficile quand il s’agit d’une histoire déjà adaptée d’une histoire vraie. Sorj Chalandon en tant que journaliste à Libération, couvrait le conflit irlandais, ce qui l’a amené à participer à la résistance et à rencontrer des membres de l’IRA dont Denis Donaldson. Une amitié profonde naît entre les deux hommes et cette relation de « confiance » est le sujet du premier livre de Sorj Chalandon, Mon traître. Sauf que dans ce roman, lui n’est plus journaliste mais devient Antoine le luthier et Denis, Tyrone Meehan. Probablement afin de prendre un peu de recul et se donner plus de liberté. Puis s’en suit un deuxième roman intitulé Retour à Killybegs dans lequel le « traître » raconte son histoire et pourquoi il a trahi l’IRA et travaillé pour les anglais. Si ces deux romans ont connu un grand succès c’est que leurs lectures ne laissent pas indifférent. On est vite pris dans l’histoire écrite dans un style fluide et brutal. C’est ce style qu’on retrouve dans les bouches de Jean-Marc Avocat, qui joue Tyrone et de Laurent Caron qui interprète Antoine. Si certains passages ont été adaptées, de nombreux sont l’exacte retranscription du texte de Sorj Chalandon, servi admirablement par les comédiens.
Ses deux romans parlent des actions de l’IRA et rappellent les hauts faits de cette lutte, notamment la grève de la faim de Bobby Sands ou la nudité des prisonniers irlandais dans les prisons mais aussi et surtout, ce sont des odes à l’Irlande. Ce pays que Sorj Chalandon et ses protagonistes aiment tant.
Sur scène, tout ce qui concerne la vie d’Antoine en Irlande, ses rencontres et son appropriation et son acclimatation sont évacués. Dans cette mise en scène, Emmanuel Meirieu ne veut pas parler du pays mais de la trahison de Tyrone Meehan.

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© Mario Del Curto

La pièce commence par l’enterrement de Tyrone, on y voit son fils Jack et Antoine qui parlent chacun leur tour au cadavre. Antoine raconte donc sa relation avec Tyrone à la manière du livre en faisant des sauts dans le temps non chronologiques mais peu importe puisque ce sont ses souvenirs. Les tourments psychologiques d’Antoine après la mort de son ami surgissent et rappellent la déception qu’il a vécu après cette admiration sans borne qu’il portait à son « traître ».
Puis Jack s’adresse à son père avec une chanson qui nous fait frissonner. Et c’est au tour de Tyrone d’entrer en scène et de nous raconter pourquoi il a trahi, comme la réponse de son âme aux interrogations de son fils et de son ami Antoine. C’est ainsi que Jean-Marc Avocat s’approche du micro et dans un récit face au public magistralement exécuté nous explique les raisons de sa traîtrise… Cette pièce n’est pas une simple lecture de texte et même s’il n’y a pas d’action, elle est pleine d’émotions et pourrait même arracher quelques larmes aux plus sensibles…

Un Corbeau plane sur cette mise en scène

La pièce s’ouvre sur un conte raconté par une jeune fille qui parle d’un château qui s’effondre pierre par pierre au fur et à mesure que naît un enfant princier et d’enfants transformés en corbeaux… Ce conte bien que dit par une petite fille place directement la pièce sous le signe de la tragédie tout comme la pluie qui tombe dans une ambiance très sombre et inquiétante. Si on ne connaît pas les romans, on se demande ce que vient faire ce conte puis petit à petit, on comprend qu’une ombre pèse sur chaque personnage, cette ombre c’est le corbeau qui peut soit désigner la mort qui plane au-dessus d’un personnage – danger qui a toujours inquiété Antoine qui avait peur pour Tyrone – soit une âme damnée, une âme rongée de l’intérieur à cause de sa culpabilité, comme Tyrone.

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© Mario Del Curto

Faire parler chaque personnage sans aucune interaction entre eux pose un malaise, montre une distance entre les personnages, preuve de l’abysse qui sépare Antoine de l’homme qu’il croyait connaître… Emmanuel Meirieu n’a pas décidé de représenter sur scène des moments où les deux hommes étaient ensemble, à la manière de flash-back, il les montre chacun leur tour racontant leur histoire et leur ressenti… l’ombre d’une amitié tronquée plane sur le personnage d’Antoine. On ressent de la pitié pour ce luthier trahi et pourtant toujours attaché à celui qu’il appelait fièrement son ami…
La pluie et les gravas sur le sol pour seul décor, la mise en scène dépouilllée donne un côté inquiétant et mystique à Tyrone qui se présente à nous comme un être entre la vie et la mort, un corbeau en somme. Un médiateur entre ces deux mondes revenu pour expliquer les raisons de sa trahison et sa relation avec le « petit français » qu’il n’a pas dénoncé alors qu’il a donné tant d’autres compagnons… Tyrone raconte avec une émotion forte son premier combat en tant que membre de l’IRA, le traumatisme de l’emprisonnement nu, et les raisons de sa trahison… On comprend alors que dès le début de son engagement, Tyrone était un oiseau de mauvais augure, un corbeau destiné malgré lui à tromper ses camarades et à les trahir…

Le récit des mémoires de cet homme brisé est terriblement émouvant et quand il se termine en expliquant pourquoi il aimait tant ce « petit français », cet Antoine qu’il a rebaptisé Tony, en lui offrant une casquette, on comprend l’ampleur de la relation qui unissait ces deux hommes et le besoin qu’avait Sorj Chalandon d’écrire dessus.

En plus de la pièce, nous vous recommandons les deux romans qui sont tout bonnement exceptionnels !

Jérémy Engler


Pour en savoir plus sur cette période de troubles entre Irlandais et britanniques, nous vous recommandons le film ’71 de Yann Demange dont la critique est disponible sur notre site.

3 pensées sur “Mon traître ce corbeau

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