Les mots s’envolent… les écrits restent ! Alors prenons dates

Patrick Boucheron est un historien et professeur d’histoire du moyen âge, son domaine de recherche est l’Italie médiévale avec ses villes, ses princes, ses habitations et son histoire. Depuis quelques années il écrit et publie des livres sur l’histoire d’hier et d’aujourd’hui.
Mathieu Riboulet a réalisé plusieurs films en autoproduction avant de se consacrer à l’écriture. Il a publié une quinzaine de livres et remporter le prix Thyde Monnier de la SGDL en 2008 et le prix de l’Estuaire en 2009 pour son livre L’amant des morts. Tous deux ont mis leurs connaissances en commun pour nous proposer Prendre dates que Patrick Boucheron présentera lors des Assises Internationales du Roman qui se tiendront du 23 au 29 mai 2016, et plus particulièrement le 25 mai à 19h, aux Subsistances, lors de son débat avec Chantal Thomas sur le thème de « Jouer avec le vérité ».

Prendre la mesure des actes

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Patrick Boucheron

Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet échangent une correspondance après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher survenus en janvier 2015, de cet échange naît avec le temps l’idée d’écrire un livre. Pour nos auteurs, il s’agit d’une évidence comme une urgence à réfléchir sur ce qui « nous » est arrivé et « quel est ce nous et jusqu’où va-t-il nous engager ? ». Ils couchent sur le papier leurs états d’esprit, leurs interrogations, leurs stupéfactions et tant d’autres choses dont l’humanité se sent détentrice. Ce duo à quatre mains vous propulse dans l’insouciance du 6 janvier 2015, puis vous plonge dans l’horreur du 7 janvier 2015, des jours suivants et termine sa course folle le 14 janvier 2015. Beaucoup penseront peut-être que « course folle » est inadaptée aux propos des auteurs et pourtant… Il existe une véritable urgence à ne plus se taire et acter pour l’éternité ces abominables crimes !

« Nous » en parlons

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Mathieu Riboulet

Après avoir tourné la dernière page de ce livre, nous le posons devant nous et notre regard se porte sur l’arrière de la couverture où il est écrit « ce récit-là est une contribution, avant que l’histoire ne se fige et que les pages se tournent. Nous souhaitons qu’il soit débattu, repris, démenti, en un mot qu’il vive bien au-delà de nous… ». Nous décidons de suivre les conseils avisés de notre duo… Nos neurones défilent devant nos yeux cette période du 6 au 14 Janvier 2015, nous nous souvenons. L’avant Charlie Hebdo, nous étions au travail, ou en course, ou au cinéma, ou au parc avec les enfants, ou courant derrière le temps, ou sur Internet « tchatant » avec d’autres internautes mais surtout à des kilomètres du lendemain. Pourtant nous nous souvenons d’autres attentats dans d’autres pays, trop loin de nous sans doute, faisant plusieurs morts au nom de « l’Etat Islamique » ; dénomination interdite par l’hypocrisie de nos hommes politiques qui ne reconnaissent pas cet état mais plutôt un mouvement terroriste appelé Daesh… comme si cela change les actes et les choses ! Une chose est sûre, très peu de médias relatent les faits et la Tour Eiffel ne scintille pas dans la nuit, parée des couleurs des pays concernés. Mais ces morts-là ne vivaient pas en pays des droits de l’homme et n’étaient pas détenteurs de « la libre expression ». Alors beaucoup de ce « nous » ont détourné la tête et passé leur chemin. Après tout, ce n’est pas notre problème ! Les auteurs repensent à la mort tragique d’un jeune homme de vingt-et-un ans survenu sur un chantier et s’offusquent du manque flagrant d’inertie de notre gouvernement, nous sommes d’accord ; mais où est le « nous » ? Nous allons attendre ce livre pour voir enfin son identité nommée, actée et son histoire révélée : merci aux auteurs. Rémi Fraisse peut reposer en paix sans se soucier des obscures raisons d’état pour lesquelles sa mort est, presque passée, inaperçue ! Notre France, depuis les années quatre-vingt, glisse, s’enfonce inexorablement vers son destin, il est vrai que quatorze années de glissement de terrain amènent forcément au bord du gouffre … « Nous » en sommes là en nous levant le 7 janvier 2015.

Le jour d’après est arrivé et les autres aussi

prendre_dates« Le Jour d’après », Chimène Badi nous le chante mais le 7 janvier, nous ne sommes pas d’humeur dansante ni chantante, d’ailleurs les paroles de cette chanson tendent vers l’espoir qui renaît demain. Là nous sommes aux antipodes… l’horreur étend son manteau d’atrocité, déverse sa haine, met là où elle veut les armes de destruction massive et la cruauté fait le reste. Cette fois le « nous » est en deuil mais de quel deuil s’agit-il ? Celui de nous avoir cru à l’abri ? pourtant les voyants rouges clignotent depuis très longtemps ! Celui d’avoir cru en nos services secrets ? pourtant l’histoire de Ben Laden est un exemple parmi tant d’autres ! Celui d’avoir cru en l’humanité de notre politique ? pourtant les secrets sont bien gardés comme celui du sang contaminé. La liste nous semble bien longue et le monde bien petit d’un seul coup ! Les jours d’après le « nous » devient « Je suis Charlie », un symbole dicté par la colère et l’incompréhension de tels actes et malgré tout nous ne pouvons pas nous empêcher de relever l’injustice. Cette injustice consistant à croire que ces 17 morts (ceux de l’Hypercacher compris, ils existent eux aussi et ne l’oublions pas) nous appartiennent. Non, ce sont les membres d’une famille vivant une extrême souffrance et détenteurs de leur mémoire et de souvenirs communs. Nous ne pouvons ressentir à leur place l’immensité de leur chagrin car nous ne sommes pas à leur place. Bien sûr, la rage s’insinue en nous tel un serpent prêt à cracher son venin mais notre courroux explosif est dirigé contre les terroristes et l’extravagance de leurs gestes. La peine est là, sourde, affolante, suintante de peur car nous venons de découvrir « la guerre invisible » et dans cet univers l’ennemi peut être partout même parmi le « nous ». L’état d’urgence est décrété mais concrètement à part la mort des assassins et quelques perquisitions montrées en long en large et en travers, où en est notre sécurité ? C’est avant les évènements que l’état devait jouer à « Action – Vérité » en ce qui concerne la vérité nous ne sommes pas sûrs d’en détenir ne serait-ce qu’une once !

Prendre la mesure du temps qui passe

riboulet boucheron ensembleAujourd’hui, la vague des réseaux sociaux n’est presque plus « Charlie » et le monde continue de tourner à l’envers. Chacun de « nous » reprend ses droits sur sa vie et il est effectivement important de nommer, citer les faits, acter le temps, s’indigner, etc. et échanger sur ces terribles évènements. Malheureusement depuis nous avons essuyé un nouveau revers avec le mois de novembre 2015 alors que faire pour que s’arrête la machine infernale de la haine… ? Continuer à vivre en hommage à toutes ces victimes, faire taire notre frilosité et dénoncer toutes ces infamies perpétrées dans le monde, nous sommes les représentants du courage et de la dignité ! Ce livre est intense car il nous explique ce devoir de  « mémoriser » et l’énergie déployée pour bouger le « nous ».

En espérant que cette critique pourra contribuer à faire que ce livre « ne reste pas sur le carreau comme les dix-sept corps assassinés et les trois assassins, à Paris, en janvier 2015 ».

Françoise Engler

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