Mouchette, la misère d’une marginale

L’institut Lumière organisait un stage consacré à Robert Bresson le 10 et 11 avril autour de quatre de ses films. L’amoureux du cinéma Jean Douchet est venu éclairer ces films par son point de vue. Il s’agissait pour cette fois d’une projection de Mouchette, réalisé par Bresson en 1967, inspiré de Bernanos. Ce film montre l’évolution d’une jeune adolescente dans un milieu qui lui est hostile, emprunt de misère et de règles sociales factices.

Un monde où l’aimable n’est plus

Mouchette évolue dans un monde peu divertissant. Elle va à l’école, elle change les couches de son petit frère, elle fait quelques heures de plonge pour gagner des sous. Ce monde d’avant mai 68 n’est pas aimable, partagé entre alcoolisme et misère. Si Jean Douchet réagit au côté un peu cliché de cette représentation, ce « peuple primitif » que Bresson filme n’est pas larmoyant. Il cherche plutôt à créer un environnement pour cette Mouchette, un environnement qui ne lui convient pas. En effet, entre un père ivrogne et une mère mourante, Mouchette n’a pas de grands moments d’amusements. Elle doit faire beaucoup pour sa famille alors qu’elle est très jeune et donc accomplit les tâches sans broncher, dans le cercle infernal de la misère paysanne. L’école qui pourrait lui ouvrir l’esprit n’est qu’une étape de plus dans sa journée, sa maîtresse est sévère, peu pédagogue, on ne voit pas vraiment l’issue de ce monde sans joie, sans espoir.

Un personnage surprenant

Le personnage de Mouchette reste très opaque, elle ne parle presque jamais, ne sourit pas, ne désire pas de relations avec les autres, enfants ou adultes. Elle lance de la terre aux enfants de sa classe, comme pour montrer sa différence, elle n’est pas comme eux, elle ne peut pas jouer, la misère de sa famille lui pèse, l’étouffe. Mais elle l’étouffe en silence. Elle pleure souvent mais essuie ses larmes et n’attend jamais qu’on s’apitoie sur son sort. Elle ne prend pas soin d’elle, elle s’occupe de sa famille en déclin mais sans réelle émotion, on le voit lors de la mort de sa mère. Son seul moment de bonheur dans le film est lorsqu’elle joue aux auto-tamponneuses et tisse un lien furtif avec un garçon. Mais son père arrive, la gifle et, sans faire de drame elle retourne à ses activités habituelles. Mouchette, un surnom sûrement, un surnom assez mignon pour un personnage déjà très mûr et averti de la fatalité du monde dans lequel il vit. Elle se fait violer par un adulte mais ne change pas, elle reste impassible et va même provoquer en disant que cet homme est son amant. Elle semble consciente de tous ses actes, méprise ceux qui veulent la réduire à une loi morale obsolète.

Prise au piège dans l’existence

Mais si ce personnage reste aussi indéfinissable, c’est parce qu’on voit qu’elle n’aime pas ce qu’elle vit. Elle est le personnage principal mais ne désire pas d’exposition, elle n’a pas d’espoir. C’est une enfant trop consciente de cette existence sans raison que tous mènent autour d’elle et c’est sûrement pour cela que la mort de sa mère ne l’atteint pas. Elle semble impolie, refusant l’hypocrisie des voisins : ça ne changera rien à sa condition de manger un croissant de plus ou de moins, d’avoir eu une relation sexuelle avec un adulte ou pas. Elle est belle dans sa lucidité, elle a en elle de la pureté mais elle refuse d’éclairer le monde d’une lumière spirituelle, ce monde n’est pas aimable, il la rejette, elle est victime de la misère et du jugement que les autres portent sur elle. Elle a parfaitement conscience de son inutilité dans ce monde et c’est pour cela que ce film peut mettre mal à l’aise : on a affaire à un personnage qui pourrait se prendre en main, dépasser ce déterminisme, ce jeu social. Mais pour Mouchette ce serait folie. Ce monde est sombre et il n’y a rien à espérer.

Ce film au personnage éponyme met au centre une triste lucidité sur un monde sans issue. Tout est dans le fugace, le moindre sourire est suivi d’une gifle, d’une larme, la fatalité est là. Mouchette est la révolte amère et silencieuse contre un monde qui n’a aucune image de lui-même mais se permet de juger les autres.

Solène Lacroix

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