Tu n’as rien à craindre de moi : la relation artiste/modèle revisitée

Avec Tu n’as rien à craindre de moi, Joann Sfar, auteur de premier ordre dans le monde de la bande-dessinée, nous offre une variation aussi réjouissante qu’intrigante sur la relation qui unit l’artiste et son modèle, l’art et l’amour. En mêlant la simplicité d’une histoire d’amour comme tant d’autres avec une somme de trouvailles visuelles dont seul l’auteur a le secret, Joann Sfar suscite surprises et interrogations.

Une porte d’entrée dans le monde étrange de Joann Sfar

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L’histoire est simple, et pourtant si malicieuse : Seabearstein, peintre, rencontre une femme, étudiante. Il ne tardera pas à l’affubler du surnom de Mireille Darc, pour sa ressemblance avec la chanteuse, et en fera son modèle pour l’exposition de nus féminins qu’il prépare. La bande-dessinée entend retracer les meilleurs moments de la relation amoureuse : la rencontre, donc, les échanges de regards, le sexe, les confidences… Toutefois, plus qu’une histoire d’amour actuelle, qui présentée telle quelle aurait été, disons-le, un peu banale, c’est une véritable plongée dans un monde singulier, surprenant, presque fantasmagorique, à laquelle nous convie Joann Sfar. Cette étrangeté n’étonnera pas le lecteur familier de l’œuvre de l’auteur – peut-être avez-vous vu son premier film, Gainsbourg, vie héroïque, un biopic pas tout à fait comme les autres où les événements biographiques de la vie du chanteur croisaient la route d’inventions scénaristiques et visuelles toujours plus originales, comme le double maléfique de Gainsbourg imaginé par le dessinateur, une sorte de Gainsbarre qui permettait au film d’aborder la vie de Gainsbourg sous un angle nouveau. Pour les novices, le ton libéré de cette nouvelle bande-dessinée de Joann Sfar, qui aborde de front et avec une certaine crudité l’intimité de ces deux personnages, la bizarrerie de certaines situations les déstabiliseront peut-être : pour le meilleur et pour le pire, le meilleur moyen étant de vous faire votre propre avis.

Concernant le dessin, le style de Joann Sfar est également particulier, hors-norme (c’est-à-dire à mille lieues de ce que l’on peut voir habituellement. Loin d’une imagerie mimétique du réel, l’auteur privilégie le symbole et les visions personnelles, renforçant la dimension irréelle d’une bande-dessinée pourtant pleinement ancrée dans les préoccupations contemporaines – de l’amour, ses joies et ses déboires aux conflits de religions, en passant par l’amitié… et les chats ! Quand Seabearstein confie au milieu de la bande-dessinée qu’il trouve que Gustave Courbet, « c’est chiant », on croirait presque entendre Joann Sfar nous expliquant pourquoi il fuit le réalisme du dessin au profit d’un art libéré des règles de vraisemblance. Au réalisme rigoureux et un peu froid de Courbet, l’auteur préfère des qualités proches du postimpressionnisme d’un Van Gogh – osons le parallèle ! – que ce soit dans les arrière-plans aux lignes tortueuses, la cohabitation des couleurs chaudes et froides, ou ce style très particulier qui utilise les traits rectilignes en guise de base du dessin.

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La relation entre l’art et l’amour revisitée

Comme beaucoup d’autres avant lui, Joann Sfar s’attarde avec Tu n’as rien à craindre de moi sur le couple formé par l’art et l’amour. Ici, il étudie les relations qui se tissent entre l’artiste et son amante, lorsque le premier prend la seconde comme modèle. Derrière cette bande-dessinée, c’est donc une légion de duos de l’histoire des arts auxquels on songe immédiatement – le cinéma, notamment, offre son lot de réalisateurs filmant amoureusement leur compagne, que ce soit Federico Fellini tournant avec la pétillante Gulietta Masina, Jean-Luc Godard captant l’énergie d’Anna Karina, John Cassavetes laissant la voie libre au jeu électrique de Gena Rowlands ou encore, plus récemment, la collaboration de Roman Polanski avec Emmanuelle Seigner sur La Vénus à la fourrure.
Pourtant, là aussi, Joann Sfar renouvelle les topos et les discours communs en matière de relation artiste/modèle, notamment en questionnant les coulisses et les interrogations sous-jacentes de cette entreprise artistique. Que signifie le fait de vouloir représenter l’être aimé, de le faire figurer sur un dessin, un tableau ou un film ? Est-ce un désir de possession de l’autre, une envie de le figer selon ses fantasmes personnels, quitte à le déposséder de l’image qu’il renvoie au monde ? Jusqu’à quel point le modèle peut-il alors se dévoiler et accepter de voir son intimité représentée et devenir un objet d’art ?

Ainsi, c’est de tout cela dont il est question dans Tu n’as rien à craindre de moi, bande-dessinée qui explore les moindres recoins de l’intimité d’un couple, des moments de douceur aux désillusions, tout en nous emmenant dans les coulisses de la représentation artistique. Matière à de très nombreuses réflexions, le travail de Joann Sfar ne cesse de susciter en nous des interrogations tout aussi innombrables. Nous ne saurions donc que vous recommander cette bande-dessinée, afin de vous faire votre propre avis sur cette œuvre aussi intrigante qu’envoutante.

Melen Bouëtard-Peltier

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