Neruda, la création d’un personnage

Présenté, l’an dernier, lors du 69ème festival de Cannes et sélectionné pour représenter le Chili aux Oscars de cette année, le film Neruda sort sur nos écrans le 4 janvier 2017. Ce faux biopic, réalisé par le chilien Pablo Larraín, nous parle d’une période assez floue de la vie du poète Pablo Neruda sous la présidence de González Vidala.

Une traque fictive qui dresse un portrait espiègle du poète

cannes-neruda-pstr350Alors que González Vidala vient d’être élu, après avoir reçu le soutien du communiste Pablo Neruda, ce dernier décide de mener une politique de droite et de se débarrasser de tous les communistes au pouvoir. De par ses écrits, Pablo Neruda jouit d’une popularité excessive et fait de l’ombre au président. Tous les hauts dignitaires du Parti communiste sont arrêtés sauf le poète qui parvient à se cacher grâce à l’aide de ses amis. Seul problème, lui n’aime pas vivre ainsi. On découvre que l’artiste est un très bon vivant qui aime la bonne chair, les jeux et le contact avec les autres. Il a besoin de se sentir entouré, d’évoquer sa poésie à qui veut ou peut l’entendre. Ses mots ont un tel pouvoir qu’ils charment quiconque les écoute, dans une version un peu fantasmée d’un Orphée moderne. Tous sont subjugués par son génie et l’aide à se cacher. Les amoureux des beaux vers et de la langue sont ses plus fidèles soutiens. Bien que devant se cacher, il reste un provocateur dans l’âme et a besoin de montrer qu’il est supérieur à ceux qui veulent le faire tomber, aussi s’empresse-t-il de torturer le président en criant sous ses fenêtres les soirs ou de narguer l’inspecteur qui est à ses trousses. Comme s’il anticipait tous les mouvements de l’enquêteur, il lui laisse des romans chaque fois qu’il arrive sur un lieu où il était précédemment. En agissant de la sorte, il laisse des indices à son poursuivant, lui confirme que sa piste est bonne et pourtant, il semble toujours avoir un coup d’avance… Bon vivant, provocateur et égoïste, en plus d’être un génie, tel nous est dépeint le grand Neruda, interprété par un Luis Gnacco au mimétisme avec le poète excellent et très juste dans l’interprétation de cette personnalité complexe… Au final, sa fuite devient un jeu pour lui, oubliant que sa vie est menacée, il se livre avec plaisir au jeu du chat et de la souris et prend un malin plaisir à se montrer plus intelligent que le policier… Neruda devient un véritable personnage de roman car si l’arrestation des communistes est historique et que son exil en France est authentique, la traque est totalement inventée et permet de faire un film historique et policier. À défaut de nous raconter la vraie vie de Pablo Neruda, on nous dresse son portrait psychologique et physique tout en nous divertissant avec une enquête policière qui s’avère être moins banale qu’elle n’en a l’air…

pelicula-neruda-de-pablo-la-jpg_604x0

Un personnage modelé et fasciné par le poète

Si au départ, on se croit dans un bon polar avec un enquêteur qui suit un criminel, on se rend rapidement compte que l’intrigue est bien plus complexe que cela. Le talent de Pablo Larraín réside justement dans sa capacité à nous sortir de notre confort, à jouer ici avec la frontière entre le réel et l’imaginaire. En effet, en nommant son film « Neruda », on s’attend à un biopic, or il n’en est rien ! Une bonne partie des personnages a réellement existé, que ce soit le président Vidala, les deux épouses de Pablo Neruda, ses camarades communistes et le directeur général de la police Òscar Peluchonneau, joué par Gael Garcia Bernal. En utilisant des personnages ayant existé, la frontière entre fiction et réalité s’amenuise. Tout semble réuni pour nous faire croire à une histoire vraie, à l’Histoire de la traque de Neruda à travers l’Amérique du Sud, pourtant tout est inventé ou presque… neruda-la-critique-festival-de-biarritzEn effet, le passé revanchard de Peluchonneau est inventé pour favoriser sa fascination pour le poète. Il est « jusquauboutiste » et n’hésite pas à repousser les limites de son corps pour atteindre la proie dont il est finalement la victime et le pantin. En lui laissant des indices à chaque fois, Neruda s’amuse avec son chasseur et le mène exactement là où il le souhaite si bien qu’il se prend d’affection pour ce dernier qui finalement le fascine. Il laisse des romans que le policier lit et dont les thèmes font référence à l’enquête qu’il mène, comme si tout était prévu et anticipé par le poète. En lisant ces textes, l’orgueil de l’enquêteur est touché et sa détermination à retrouver sa proie se fait de plus en plus grande au fur et à mesure qu’avance le film. Sans se rendre compte qu’il est façonné par un poète qui s’attache à son pantin, à ce personnage qu’il créé de toutes pièces et dont il guide les pas à travers l’Amérique du Sud, il avance inexorablement vers sa chute puisque l’Histoire nous dit que Neruda n’a pas été arrêté… Le rapport père/fils, créateur/créature, mentor/disciple, proie/chasseur donne une dimension toute particulière et très romanesque au film.

Neruda questionne les limites entre réalité et fiction en interrogeant les identités des protagonistes qui semblent tous êtres des marionnettes aux mains du poète chilien aux mots envoûtants…

Jérémy Engler


Découvrez également notre critique d’une pièce de Pablo Larraín : Un acceso à la vie à l’amour malsain

Une pensée sur “Neruda, la création d’un personnage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *