Nick Cave and the Bad Seeds – Ghosteen 

L’apparition tant attendue du mois d’octobre parmi les cadavres des feuilles, les fumées des cheminées, les nuages grisâtres et les paysages flous de la ville et des campagnes désertées alors que l’hiver frappe à nos portes. Nick Cave and the Bad Seeds revient après une merveilleuse surprise : la sortie de son dix-septième album le 3 octobre au format numérique. Pour l’occasion, le groupe australien rock-goth propose une tournée européenne avec deux dates en France que nous attendons de pied ferme. Le nom de ce double album ? Ghosteen. ( Album cover  ©  Nick Cave)

Nick CaveTino Vacca  ©  Nick Cave

En prendre de la graine avec les mauvaises graines

Allumez les cierges parce que la nuit noire sera plus noire que d’habitude avec l’ambiance gloomy et morbide du groupe ! Commençons brièvement : Nick Cave and the Bad Seeds est créé en 1983 et, si les fleuves coulent toujours et les grains de sable atteignent le fond du sablier, il ne démord pas de sa superbe. Plusieurs membres et invités se sont succédés jusqu’à aujourd’hui : Mick Harvey, Blixa Bargeld, Tracy Pew, Kid Congo Powers, Roland Wolf, Hugo Race, Ed Kuepper, Conway Savage, Anita Lane ; mais certains demeurent malgré le passage du temps comme l’indestructible Nick Cave, et d’autres rejoignent le bateau : Warren Eliss, Thomas Wydler, Martyn Casey, Jim Sclavunos et George Vjestica. Que faire avec ce florilège de noms qui peut vous sembler inconnu ? Ces noms sont nécessaires parce qu’ils ont contribué à un projet grandiose : no offense au soleil noir mélancolique de Dürer qui a en Nick Cave and the Bad Seeds, un véritable rival.
Ce groupe est une de ces merveilles indémodables aux senteurs et au goût d’un romantisme noir et d’un sadisme à souhait qui vous plongent dans des visions de mort, des nudités, des meurtres parfois, du larmoyant et du funeste, des recueillements et des prières… Poussez la porte des mauvaises graines car il faut oser se frotter à ces poètes. Ils sont peintres de la noirceur ; écoutez-les avec du thé noir, ou, un café bien amer, bien sombre à la main ; faites une virée au Chat Noir et aux bars décadents de la fumisterie en contemplant dehors les feuilles automnales alors que votre breuvage fume. Ou alors, délaissez votre plaid et dansez et sautillez sur des morceaux plus country ; ou replongez encore sous la couette pour déprimer sur du blues dans les bas-fonds des baroudeurs moroses. À vous de choisir les morceaux selon vos envies ! The Weeping Song pour les journées compliquées, Sunday’s Slave pour les appels au secours et votre loyer, Red Right Hand parce que c’est trépidant d’adrénaline, Into My Arms et Do You Love Me ? pour vos lovers et Papa Won’t Leave You, Henry pour ne pas perdre la face quand on tombe face contre terre. Rythme qui syncope, variétés et poésie, on fait le gros dos comme des chats, on boit le suspens et on s’abreuve de ces crooners.

NICK-CAVE-by-TINOVACCA-landscape-hi-res-copy.jpgTino Vacca  ©  Nick Cave

Ghosteen : la résilience

Nicholas Cave, le chanteur du groupe, perd en 2015 son fils dans une mort des plus violentes. Traumatisé, il propose de modeler sa souffrance dans un album en 2016 digne des arbres de pendus Skeleton Tree. L’expérience du deuil conduit à produire des petits bijoux, des écrins qui cristallisent des larmes, des sentiments diffus et qui nous conduisent à des sources intarissables. Ghosteen est le fruit mûr de cette expérience malheureuse. Ghosteen est un mot-valise : le fantôme, ghost, et teen, l’adolescent, le fils prématurément disparu de Nicholas Cave. Il n’a pas le même entrain que les autres albums — il est plus calme, posé, moins provocant. C’est davantage une méditation, un état des lieux après le déluge. La voix de Nick Cave est toujours cassante. Elle tient encore debout même si elle semble chanceler. Ghosteen, c’est l’absence éternelle d’un enfant ou d’un être cher que nous entendons résonner dans la pièce alors que le monde autour de vous est au ralenti. C’est se reconstruire par la musique.
L’album regroupe huit chansons pour la première partie et trois autres morceaux pour la seconde. Selon Nick Cave, ces deux parties ont un sens symbolique voire abstrait : la première partie est désignée comme « les enfants » ; la seconde « leurs parents ». Comment comprendre ces dénominations et cette paternité ? Plusieurs interprétations possibles, mais à vous de les entendre comme vous le souhaiterez sans intellectualiser la chose ! Les premiers morceaux semblent se rapporter au regard émerveillé de l’enfant qui est conduit progressivement à l’âge de raison, à la désillusion voire à la mort ; la seconde partie serait davantage centrée sur le point de vue des parents endeuillés puis plein d’espoir quant à la paix spirituelle de leurs enfants. Enfin, selon les dires du groupe, le « 
Ghosteen » est un esprit errant — c’est un mood, une mélodie, un leitmotiv polymorphe que nous semblons percevoir au fil de l’écoute. Ces morceaux de bravoure ont de quoi vous percer le cœur, vous mettre sous l’emprise de la « red right hand » de Dieu (et de Cave) pour vous conduire dans une errance sans fin. Défilent comme des cortèges squelettiques vos fragments de joie, vos déceptions, vos amours, vos batailles et votre pardon. On retiendra Waiting For You déchirante ; Galleon Ship pour voguer vers d’autres mers ou encore Ghosteen parce qu’il est la clé de voûte de l’édifice et que son murmure persiste dans notre tête. Ce murmure entêtant comme les senteurs des chrysanthèmes. Les paysages cheminent au gré de vos pas— et les absents reviennent — le piano secoue votre tête — prenez le mouchoir  — on s’incline. A s’ouvrir les veines — or, délicieusement cruel et bienfaisant. Les derniers mots pour se réconcilier avec la vie : 

« This world is beautiful 

Held within its stars

I keep it in my heart 

The stars are in your eyes 

I loved them right from the start 

A world so beautiful 

And I keep it in my heart. 

A ghosteen dances in my hand. » 

Ghosteen

https://www.nickcave.com/

Article rédigé par Pauline Khalifa.

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