Du noir, même du très noir pour cette ligne de fuite de Robert Stone nous emportant dans une course-poursuite infernale.

De la « défonce » à tous les étages dans deux mondes parallèles broyant du noir

Robert Stone était un écrivain américain et a officié comme correspondant de guerre pendant la guerre du Vietnam. Dog Soldiers (les guerriers de l’enfer) parait en 1978 et obtient le prix du National Book Award en 1975 et il est adapté, trois ans plus tard, au cinéma par Karel Reisz. Il est réédité aujourd’hui sous le titre La ligne de fuite.

Deux mondes parallèles

© Éditions de l'olivier
© Éditions de l’olivier

Dès le début du livre, Robert Stone nous fait pénétrer dans un univers glauque, salasse, dans la ville de Saigon peu avant sa chute et encore entre les mains des Viet-Cong. Nous sommes dans les années soixante-dix à l’heure où l’Amérique vit le mouvement de la contre-culture. Deux mondes parallèles avec un point commun : la chute brutale de leur idéologie, où les protagonistes de ce roman s’immergent à corps défendant mais perdu. Converse est un journaliste free-lance écrivant sur l’enfer de Saigon pour différents journaux hollandais, irlandais… et il espère trouver l’inspiration divine à Saigon pour écrire « le » livre ou « la » pièce de théâtre pour goûter aux joies de la notoriété. Pour l’instant, il traîne sa carcasse de bars en bars errant comme un chien perdu au milieu du vacarme des explosions où son bruit s’amenuise uniquement grâce au déluge des pluies torrentielles et son humidité poisseuse, voire étouffante. Il se réfugie dans le sexe, l’alcool et la drogue et lorsqu’il se pose dans sa chambre, en état de « défonce » plus qu’avancé, il lui arrive de s’interroger sur les valeurs morales de la vie. Sa femme Marge est resté en Amérique et lui écrit de longues lettres relatant ses faits et gestes comme « on a été à une fête du National Guardian et ça m’a vraiment ramenée en arrière, chanteurs de Folk et nègres apprivoisés … » elle précise même ne pas avoir grand-chose à raconter car elle n’a couché avec personne n’ayant pas trouvé de partenaire. Nous sommes en pleine période psychédélique et Marge en est un exemple criant de vérité. A cette époque le sexe, la drogue et l’alcool font partie des fondements de la contre-culture américaine. Tout comme de nombreux couples prônaient l’amour libre, Converse et Marge sont en pleine crise existentielle et identitaire.

Stone RobertRobert Stone nous décrit cet univers avec cette plume qui fait froid dans le dos et totalement apocalyptique ! Deux mondes à l’aube de leur chute où l’auteur trouve un axe des plus détonnant : le premier plan et l’arrière-plan, technique qui incorpore plusieurs éléments au premier plan afin de créer un cadre plus noir autour du sujet : projection réussie pour « planter » le tableau !

Embarquement immédiat

La suite de notre lecture nous embarque dans les dérives de l’avant chute de Saigon avec ces colonels que le lecteur imagine bien gras, crasseux, distillant grossièrement le verbe de leur arrogance, de leur noirceur, de leur supériorité sur le monde américain. Puis nous entraîne dans un road-movie détonnant à pleine vitesse comme si l’espace-temps devenait vital, et il va l’être ! Converse, pour gagner quelques dollars, se charge de faire arriver en Californie trois kilos d’héroïne et de les faire réceptionner par sa femme Marge. L’affaire est conclue via un marine américain Hicks, bien entendu tout doit se dérouler sans problème mais là encore le talent de l’auteur nous démontre que rien n’est jamais gagné d’avance ! Converse est l’heureux élu d’un enlèvement orchestré par des agents spéciaux pour récupérer la cargaison d’héroïne envolée avec Marge devenue complice du marine Hicks. Nous entrons de plein fouet dans une course poursuite infernale où se mêlent bons nombres de poursuivants tous aussi noirs les uns que les autres avec des méthodes peu empreintes de sentiments et totalement dénudés de fioritures. Le temps devient pour certains de l’argent et pour d’autres un moyen de survie. Mais dans cette atmosphère riche en hallucinations désespérées, peuplées de psychotiques, d’hommes corrompus, nos fuyards s’accrochent aux branches de leur fantasme fait d’illusions. La fin de la route se trouve en plein milieu du Nouveau Mexique, dans une maison perchée appartenant à un écrivain. L’auteur, une fois de plus, maintient son suspense avec cette habitation difficilement accessible et lorsque les poursuivants affublés de leur otage grimpent à pied dans sa direction, Converse a cette pensée totalement décalée : « un sentiment d’optimisme idiot montait en lui comme de l’adrénaline – peut-être, songea-t-il, n’était-ce que de l’adrénaline – et pas plus. Totalement dépourvu d’intentions, d’équipement, il se sentait néanmoins incapable de désespoir. Il lui vint à l’esprit que cette incapacité à désespérer pourrait n’être rien d’autre qu’un accommodement de plus. » L’arrivée va être des plus décapantes et la fin des plus tragiques.

Robert Stone pointe du doigt les blessures et les ravages laissés en héritage par la guerre du Vietnam au peuple américain englué dans le mouvement de la contre-culture dont la raison semble s’être égarée du côté de l’illusion des fameux slogans « faisons l’amour pas la guerre » ou « love and peace ». Comme si l’horreur du Vietnam avait à jamais contaminé la multitude d’étoiles composant le drapeau américain. La pollution peut, assurément, prendre toute sorte de forme quand l’homme est au commande … Encore une fois, l’auteur use d’une technique complémentaire à son écriture en se servant d’éléments à prime abord anodins puis les rend au fur et à mesure importants pour attirer notre attention et dynamiser ainsi l’histoire. Résultat : aucun temps mort !

La ligne de fuite

ligne de fuite d'un plan 1Nous pouvons interpréter ce titre de deux façons différentes. La première est la ligne de « Cam » omniprésente dans ce roman très représentative de l’état décadent des Américains revenant du Vietnam. Pour échapper à leur démon ils se droguent là-bas et une fois de retour chez eux, ils deviennent des parias et continuent à se droguer pour échapper à leur désillusion. La deuxième est la ligne de fuite utilisée dans la photographie et l’auteur se sert de toutes ces variantes pour la construction de son roman de manière magistrale. Ce procédé consiste à avoir deux plans parallèles paraissant se rencontrer à l’infini selon une droite. La ligne de fuite du plan de l’auteur est le point d’intersection avec la trame de l’histoire passant par le point de vue, c’est la raison qui justifie l’emploi de la troisième personne. La ligne dépend de l’angle formé avec le plan de l’histoire : la ligne du premier plan est plus large et amène le lecteur à la suivre jusqu’à l’intérieur de l’histoire. Robert Stone nous donne une grande profondeur du champ de son roman et nous permet d’obtenir ainsi une vision plus nette sur tous les plans de sa trame et nous guide ainsi sur sa ligne d’horizon. Par cette technique le message délivré dans son roman est plus parlant et ses protagonistes témoignent de l’ampleur, l’immensité des situations et  ils transmettent au lecteur une vision du moment présent : tous les sentiments sont ressentis. En ce qui nous concerne, les deux titres sont nos deux plans parallèles et la construction de ce roman est tout simplement géniale ! Une chose est sûre : le message est bien passé. Un Roman écrit avec les tripes d’un auteur désirant revenir à une ligne de conduite où les valeurs morales sont les bienvenues.

Françoise Engler

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