Nous faisions semblant d’être quelqu’un d’autre de Shani Boianjiu, le coup de coeur de Françoise l’amène vers l’insouciance de l’adolescence passée par les armes

Shani Boianjiu est née en 1987 à Jérusalem et diplômée de Harvard en 2011. Ses parents sont d’origine irakienne et roumaine et partent peu après sa naissance pour le village de Kfar Vradim, en Galilée Occidentale, où l’écrivaine passe toute son enfance. Nous faisions semblant d’être quelqu’un d’autre, son premier roman, est publié dans 23 pays et présente un jeu où les parties « tranches de vie » engendrent des blessures. Un livre en trois parties qui racontent chacune une étape de vie fondamentale et essentielle dans l’évolution de ses femmes.

L’innocence de l’enfance et la frivolité de l’adolescence

Avishag, Yaël et Léa habitent le même village Israélien, situé à la frontière libanaise, et se côtoient depuis l’école primaire. Leurs premières années se déroulent comme celles de millions d’autres enfants entre école, famille et jeux d’enfants. Elles mangent des hamburgers, adorent la mayonnaise et la tomate et leur jeu favori est « cadavre exquis » où elles s’inventent des multitudes d’histoires. Elles grandissent dans un pays en guerre mais leur innocence reste intacte. On les retrouve quelques années plus tard dans la même classe. Leur professeure est la mère d’Avishag, Mira. Comme toute adolescente de dix-sept ans, elles souhaitent faire la fête, fumer, tomber amoureuses et partir de leur village. Pour elles, cet ailleurs regorge de choses rares comme l’intimité, les transports publics, le lait entier et le réseau téléphonique. Léa, depuis quelques années, a pris des distances par rapport aux deux autres. Elle devient sarcastique, autoritaire et veut que toute la classe soit à ses pieds. Elle joue avec les autres et surtout avec Avishag et Yaël. Elle mène la danse et les deux autres n’ont pas envie de suivre le pas. Avishag et Yaël sont proches et communiquent en cours par des phrases laissées sur leurs cahiers, lorsque l’une ou l’autre a le dos tourné. Un jeu qu’elles ont inventé pour pimenter leurs journées. Pourtant une petite brouille est venue perturber leur complicité : Yaël découvre l’amour avec Dan, le frère d’Avishag. Cette dernière n’est pas d’accord, puis la discorde s’estompe. Dan est parti faire son service militaire et il revient en homme différent. Cette étape de sa vie lui laisse des traces et il finit par se tirer une balle dans la tête. Pour les filles, la fin de l’insouciance frappe à la porte en la personne du service militaire.
Cette première partie nous dépeint l’univers de trois jeunes filles comme tant d’autres, avec ses problèmes récurrents comme les querelles entre elles ou avec leurs mères, sans oublier les aspirations de cette jeunesse qui cherche l’endroit idéal pour avoir du réseau pour téléphoner, mange des hamburgers, trouve une maison vide pour faire la fête, a un amoureux… Se dresse alors sous nos yeux le miroir de l’innocence et de la frivolité de la jeunesse actuelle quel qu’en soit le pays.

L’apprentissage du jeu de la guerre

Avishag part à la fin de l’année scolaire, à 17 ans. Elle se retrouve dans une unité de combat chargée de surveiller la frontière égyptienne. Le premier contact avec l’armée est difficile, voire insoutenable. Elle doit passer un test d’aptitude qui va la pousser dans ses retranchements et Avishag va connaître la peur. Elle passe, pendant quelques mois, douze heures par jour les yeux rivés sur un écran de contrôle. Par la suite, elle reste six heures sur son écran vert et huit heures debout sur le mirador à scruter le poste de contrôle des Egyptiens. Elle supporte mal cette situation. Le temps passe, Avishag décide de s’inventer des histoires remplies de personnages qui défilent sur son écran où il ne se passe jamais rien. Elle se souvient de son enfance et la transpose dans sa réalité quotidienne. La journée, elle joue à être une autre personne et le soir elle reprend possession d’elle-même. Un incident vient la plonger au cœur d’un incident diplomatique. Elle s’arrange pour pouvoir partir avant la fin de son service militaire en se faisant passer pour quelqu’un de dérangé mentalement.
Yaël part en même temps qu’Avishag, à 17 ans également. Elle est instructrice au maniement des armes. Ses élèves sont tous aussi jeunes qu’elle. Avant de partir, elle avait renoué avec Moshé son ancien petit ami. Suite à une insubordination, elle doit enseigner le maniement des armes à un jeune garçon, Boris, car personne n’arrive à le former. Contre toute attente, ce dernier va se révéler au fil du temps, très bon. Yaël s’aperçoit qu’une bande de gamins vole tout ce qu’elle peut comme le fil barbelé des clôtures, les panneaux du poste de contrôle, son casque posé dans le sable avec un pot de Nutella à l’intérieur… Un jour, Boris les repère et se met à tirer sur eux. Les « Boum », « Boum » se succèdent avec frénésie, Yaël est effarée de voir ce spectacle se dérouler sous ses yeux. Elle court pour aider les gamins et ne réussit qu’à se faire voler une fiole remplie d’une eau vanillée. Cet incident est le point de départ qui va conditionner la suite de son passage dans l’armée. Elle appellera Moshé pour le quitter, puis le reprendre. Elle entamera avec lui et d’autres de ses camarades un jeu comme dans son enfance pour s’évader mentalement.

Léa part plus tard, à 18 ans, et est affectée à un poste de point de passage, à la frontière palestinienne. Elle ne comprend pas pourquoi son supérieur laisse passer autant de monde sans plus de contrôle. Sa condition de femme est mise à rude épreuve. Un jour, un palestinien, Fadi, attire son attention sans vraiment savoir pourquoi. La plupart des gens qui passent le barrage vont travailler dans les usines d’Hébron. Ses journées sont difficiles et certaines attitudes de sa hiérarchie lui posent problème. Pour oublier ce qu’elle vit elle s’invente des rêves pour enfin dormir le soir. Ses nuits se peuplent d’images où Fadi devient son amant, ou d’autres histoires dans lesquelles Fadi revient sans cesse. Et puis un jour, un drame épouvantable arrivera par la main de Fadi. Un cauchemar bien réel. Léa, se réfugiera dans le désir de devenir officier pensant pouvoir oublier.

Toutes les trois découvrent l’horreur du jeu de la guerre, l’horreur d’être une femme au milieu d’hommes, l’horreur de l’angoisse et de la peur. Mais surtout, elles essayent de se sauver elles-mêmes en devenant une autre pour pouvoir rester en vie.

Le retour à la vie

Elles ne reviennent pas indemnes et les traces de leurs histoires se sentent aux détours de chaque page de ce chapitre que nous vous laisserons découvrir. La peur est toujours là, l’incompréhension des civils face à leurs attitudes aussi. Quelques temps plus tard, elles sont appelées comme réservistes et doivent repartir à l’armée. Mais cette fois ci, elles se retrouvent affectées au même poste de contrôle. Puis le poste se vide et une des trois filles décide d’attendre que le dernier soldat parte pour rentrer avec lui. Elles restent toutes et vont vivre ensemble une épreuve très difficile où les jeux et les liens de leur enfance les sauveront.
Une fois de plus, l’auteure nous plonge dans la difficulté de se reconstruire après une épreuve difficile. Mais le chemin ne se fait pas tout seul et l’auteure décide de leur faire vivre une dernière horreur où les liens éparpillés au quatre vents de la vie, se resserreront face à l’adversité. Une belle victoire de femmes face à l’absurdité des hommes rassurés par leur virilité.

Un sujet d’actualité

Ce livre est passionnant d’un bout à l’autre. Ses trois personnages nous emportent chacune avec son récit. L’auteure nous montre les nombreuses contraintes à vivre sa jeunesse dans un pays confronté à la guerre. Elle fait parler chacune de ses trois jeunes filles, si différentes, au travers d’une histoire parfois drôle, poignante, touchante, angoissante, à la limite de l’apeurement. Une innocence volée par un conflit armé où l’être humain semble peu de chose. Le terrain de jeu : un pays, les moyens : l’armée et le but : vivre à tout prix, mais on doit se forger sa propre identité au prix de bien des larmes de sang et de sueur. Au milieu des ruines ancrées dans la mémoire, il est dur de procéder à sa propre reconstruction. L’auteure nous démontre bien cette difficulté mais également celle d’exprimer une opinion au sein de l’armée et la rudesse des conditions de vie des militaires. Le récit est un point de vue féminin dans un monde d’hommes très subtilement décrit. Une fois le livre refermé, le mot courage vient à l’esprit comme un hommage à tous ses hommes et femmes qui n’ont pas choisi le pays où ils sont nés. Pourtant ils doivent porter un fusil… Et se battre pour lui…

Françoise Engler

Une pensée sur “Nous faisions semblant d’être quelqu’un d’autre de Shani Boianjiu, le coup de coeur de Françoise l’amène vers l’insouciance de l’adolescence passée par les armes

  • 11 janvier 2015 à 23 h 54 min
    Permalink

    Vous en aviez parlé dans l’émission sur trensistor, j’avais relevé le titre mais pas le nom de l’auteur que vous n’arriviez pas à prononcer 😉
    Maintenant, après votre article, j’ai encore plus envie de le lire !

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *