Une nouvelle vision de l’Histoire à L’Ordre du jour

Venez découvrir Éric Vuillard, écrivain et cinéaste français, et son récit L’ordre du jour (chez Actes Sud) : il sera présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 29 mai au 4 juin 2017 ! Il participera, en compagnie de Chloé Thomas, à un entretien animé par Jean Lebrun sur le thème « Les mots de la révolution » le 4 Juin de 15h à 16h30 – Les Subsistances 8 bis, quai Saint Vincent 69001 Lyon.

Éric Vuillard est un écrivain et cinéaste français et publie un premier récit en 1999 Le chasseur, puis deux livres aux tons poétiques Bois vert et Tohu. Conquistadors, un roman épique sur la conquête du Pérou et sur la chute de l’empire Inca, édité en 2009, est récompensé par le Prix Ignatius J. Relly en 2010. Il réalise un long métrage Mateo Falcone, adaptation de la nouvelle de Prosper Mérimée. Le film est présenté au festival de Turin et sort en salle en 2014.

Un style renversant !

9782330078973L’auteur, avec ses premières pages, nous offre une description de la faune, la flore et des occupations humaines dans un style poétique angoissant, « les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d’eau et que la mer ne pouvait en avaler davantage » un soupçon de peur s’empare immédiatement de l’histoire et du lecteur. Nous sommes le lundi 20 février et pour des milliers de travailleurs, cette journée ressemble aux précédentes : « La plupart passèrent leur matinée à bûcher, plongés dans ce grand mensonge décent du travail, avec ces petits gestes où se concentre une vérité muette, convenable, et où toute l’épopée de de notre existence se résume en une pantomime diligente ». Nous sommes surpris par la plume d’Éric Vuillard, par cette impression d’être dans une salle de cinéma en regardant un film en noir et blanc. L’arrivée des vingt-quatre hommes nous conforte davantage dans notre vision d’une pellicule défilant lentement sous nos yeux. La description de l’auteur sur l’environnement, les voitures, les hommes et leurs gestes, leurs vêtements identiques et sa comparaison avec la littérature, pénètre notre cerveau par sa réflexion « la littérature permet tout, dit-on […] c’est un peu l’effet que nous font les livres. Le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse ». Éric Vuillard, nous emporte dans le tourbillon de ses mots et, sans nous en rendre compte, nous venons d’assister à la présentation de nos vingt-quatre hommes et lire l’histoire de la famille Opel ! Nous ne sommes plus dans un cinéma mais dans un théâtre : sur les planches, les acteurs attendent la levée du rideau pour en découdre !

Nous chavirons sous la plume de l’auteur et son style renverse notre façon d’appréhender notre lecture. Où sommes-nous vraiment ? Sommes-nous assis dans notre canapé, L’Ordre du jour entre les mains ? Sommes-nous installés dans un fauteuil visionnant L’Ordre du jour ? Sommes-nous confortablement enfoncés dans notre fauteuil attendant que la scène se découvre sur la mise en scène de L’Ordre du jour ? Une chose est sûre : nous sommes en compagnie de l’auteur !

L’industrie et la finance : rappel à l’ordre

« Soudain les portes grincent, les planchers crissent ; on cause dans l’antichambre. Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrières et se tiennent bien droit » et le président du Reichstag, Hermann Goering, fait une entrée théâtrale et rentre immédiatement dans le vif du sujet : l’instabilité du régime avec laquelle il faut en finir, les élections étant le 5 mars. De nouveaux bruits résonnent derrière les portes lorsqu’enfin un nouvel acteur, et pas des moindres, fait son entrée : le nouveau chancelier Hitler. Nous sommes le 20 février 1933, le parti nazi ne possède plus un sou dans ses caisses, nos braves vingt-quatre donateurs se délestent ainsi de quelques centaines de milliers de marks. Éric Vuillard baisse le rideau, fin de l’acte, puis il apparaît seul sur scène dans un monologue d’une lucidité incroyable, dévoilant le véritable nom des vingt-quatre pontes de l’industrie ou de la finance. Nous vous laissons le soin de le découvrir et continuer ainsi votre lecture : c’est du grand art et d’une actualité saisissante !

Retour sur une période de l’histoire

L’auteur nous dévoile une partie de notre histoire, cette « bonne vieille histoire française et sa deuxième guerre mondiale » et nous met face à nos responsabilités. Il nous raconte la visite, soi-disant courtoise, de Lord President Halifax dans la propriété d’Hermann Goering suite à l’invitation de ce dernier. Halifax comprend parfaitement, sous les intimidations déguisées en ordres, les risques qu’il encourt en cas de désobéissance ; il traite de tous ces faux semblants comme la grande exposition d’art à Munich sur le thème du « juif éternel ». Le décor est planté dans une hypocrisie ahurissante. « Personne ne pouvait ignorer les projets des nazis, leurs intentions brutales. L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, l’ouverture de Dachau, la même année, la stérilisation des malades mentaux, la même année, la nuit des longs couteaux, l’année suivante, les lois sur la sauvegarde du sang et de l’honneur allemand, le recensement des caractéristiques raciales, en 1935 ; cela fait vraiment beaucoup », et comme nous le savons pour l’avoir appris à nos dépends : toute vérité, n’est pas toujours bonne à dire… Et l’auteur ne nous cache rien tout au long de ces pages.

Dans son récit, Éric Vuillard aborde bien d’autres bizarreries de notre histoire et les analyse, les décortique, les écaille, en écornant quelque peu au passage l’opinion de la majorité sur le rôle qu’ont joué à l’époque nos industriels et autres financiers mondiaux. Ceux-là mêmes que nous côtoyons au quotidien, à la maison, dans la rue, sur la route, au travail… Étonnant, non ?

Une narration sans langue de bois

La multitude de réflexions d’Éric Vuillard est criante de vérité, de sincérité et d’un remarquable courage. Nous imaginons aisément la somme de recherches effectuées, de documents compulsés, les nombreux tris d’archives et surtout le travail intellectuel fourni pour arriver à nous livrer son récit, véritable bijou littéraire au service de l’Histoire. L’originalité de ce récit se situe dans la trame de l’histoire tissée par des mini-chapitres, seize au total, suivant un même fil conducteur. Les mini-chapitres foisonnent de poésie, de révolte, de philosophie, d’interrogations… le tout dessiné dans une couleur tantôt blanche, tantôt noire. Assemblés entre eux, ils forment les actes d’une pièce de théâtre comme nos actes forment le cours de notre vie. Et justement ce récit interroge la perception que nous avons de notre histoire, des héritages laissés par nos ancêtres. À la fin de notre lecture, nous constatons avec regret que les blessures du passé se perpétuent dans le présent, et, comme l’écrit l’auteur : « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. À coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. L’histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et en guise de pourboires, chaque jour, du pain pour les oiseaux ».

Françoise Engler

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