NUAJ : au commencement était le verbe

RAMDAM, un centre d’art est un lieu singulier qui offre un espace, du temps et des moyens aux artistes pour leurs créations. David Mambouch a donc investi le Laboratoire artistique de RAMDAM, un centre d’art et s’est entouré de douze auteurs pour créer NUAJ, le pendant de Juan présenté au TNP en janvier 2015. Ce projet est initié par la Katet Compagnie. Ulises Alvarez, Louis Dulac, Laura Frigato, Florence Girardon, Aimée Lügenmund, Valérie Marinese, Louise Mariotte, Xavier Mestres, Pierre Pontvianne, Agnès Potié et Phillipe Vincent se sont succédés et ont imaginé les tableaux successifs qui composent cet étrange et fascinant objet artistique. Les disciplines et les approches se croisent sur cette scène quasi nue pour nous offrir des variations autour de la solitude. Car quoi de plus opposé au mythe de Dom Juan, celui-là même qui s’entoure de mille et trois femmes, que la solitude ? Chaque artiste part de la fin d’un tableau pour emmener ailleurs et faire cheminer les interprètes sur scène. Du 6 au 8 octobre 2016, on pouvait assister à cette performance atypique, à la croisée des disciplines et des genres qui nous parle de solitudes.

Vibrations

Tout commence dans l’obscurité. La guitariste, Marion Leclercq, sculpte la matière sonore. Ce sont les vibrations qui habitent l’espace. À l’aveugle au début de la performance on découvre à mesure que le son s’amplifie et que la lumière apparaît, une ombre informe en mouvement. Pour l’instant il n’y a que ça. Le son, un peu de lumière, un peu de mouvement. En réaction à la musique les mouvements deviennent plus amples et frénétiques. Elle semble donner vie à cette matière qui devient peu à peu indépendante. L’ombre se dessine. Les ondes nous guident, on s’habitue inconsciemment à ces vibrations sonores.

Tout cesse, l’interprète retire le voile noir qui le couvrait. Nouveau tableau. « Merde ». Un seul mot est lâché. Après de longues minutes de musique et d’obscurité, on attend la suite. Mais ce mot perd son sens à force de répétitions. Il devient une onomatopée et quand les intonations changent, un bruit de plus en plus mécanique et automatique. Fin du tableau. Nouvelle prise de parole devant un écran d’ordinateur. Des hésitations et finalement des mots, plusieurs. Des bribes de conversations, des « connecteurs logiques » qui, énumérés les uns après les autres, ne signifient rien d’autre que la perte du sens dans les outils même qui ont pour fonction d’articuler la pensée. L’échange avec l’autre devrait combler ces vides et redonner du sens à ces mots. Devant la sophistication de la parole et les technologies, où trouve-t-on réellement quelque chose à dire ? Le verbe arrive enfin après. On le retrouve dans un discours qui monte en violence. Il commence relativement calmement, un peu confus comme si l’on n’avait pas toutes les clés pour comprendre, ce qui ressort c’est la brutalité. Paradoxalement c’est un soulagement. D’où vient cette sensation ? Même la violence, quand elle est formulée, vaudrait-elle mieux que le silence et l’incompréhension ? On est happés par ces situations qui permettent à chacun de cheminer dans sa pensée et d’éprouver la solitude extrême.

Cette traversée du silence aux vibrations, à la parole et au sens, qui part de l’obscurité pour aller vers un univers de plus en plus clair, nous emmène et nous interroge sur tout ce processus : ces constructions autour du matériau sonore, ce langage qui aboutit aux mots qui font sens et perdent leur sens dans l’intervalle faute d’interlocuteur tangible.

Solitudes

Les deux êtres en présence jouent chacun leur partition et leur rôle de leur côté. La scène évolue, avec ce drôle de personnage qui semble muer d’une solitude à une autre, et derrière lui, sur un bloc surélevé, la guitariste absorbée par ce qu’elle fait. Le premier lien entre eux c’est la vibration qui fait se mouvoir et accompagne l’homme. La performance raconte un basculement. La solitude installée. Le manque de l’autre. La recherche de l’autre. Il a jeté son masque et ses vêtements, il est un anonyme qui danse seul, qui laisse les conventions de côté, se moque d’être vu puisqu’il n’y a personne. Après cette danse libératoire, un nouveau tableau se dessine. Il entre doucement dans une démence violente et délirante. Lorsqu’il laisse tomber son verre rempli d’un liquide rouge sur le sol, la couleur s’invite dans cet univers jusqu’ici monochrome. La folie et l’humour aussi. Débute alors le ballet d’un étrange Chaplin sanglant qui badigeonne le sol à la serpillère de ce liquide rouge qui ressemble à du sang. Il lève les yeux vers le public et puis, quand le rouge est suffisamment présent, il part derrière la scène surélevée de la musicienne, il farfouille dans les prises jack et tente littéralement d’établir une connexion. À ce moment-là ils cessent de jouer indépendamment, il tente un échange, quel qu’il soit.

Accoutumance

La connexion s’établit par le biais de la musique. L’homme prend lui aussi une guitare et reproduit l’accord que fait sonner la musicienne. Ils se synchronisent et laissent s’éteindre le son avant de recommencer avec une certaine puissance. Ils sont désormais deux non plus à moduler la matière sonore mais à ne faire qu’un avec les vibrations. L’accord semble étirer le temps en longueur. Notre perception en est modifiée. La matière sonore s’amplifie et s’étend. D’abord dérangeant et surprenant, ce son métallique agressif et puissant nous emmène vers la solitude, et puis on s’accoutume, on se remémore les images des tableaux précédents. Lorsque tout s’arrête, on se rend compte brusquement que le temps qui s’étirait est devenu ennui puis habitude et enfin accoutumance. Quand tout s’arrête c’est le vide et le manque. Ces sons nous ont modelés le temps d’une représentation, ils se sont insinués en nous et l’arrêt brutal des vibrations cause un manque, une plongée dans la solitude. Le soulagement qu’on attendait ne se produit pas. Le silence qui signe la fin de ces accords répétés est une chute vertigineuse. Cette performance de David Mambouch et Marion Leclercq est un travail de l’intensité des contrastes, du son et à travers cela, du temps. On prend place là où il y a l’absence de l’autre et on vit une expérience étrange qui nous laisse interloqués et fascinés. Un moment hors du commun qui nous happe et nous fait ressortir changés de cet univers clos ou rien d’autre ne bouge que l’homme.

Anaïs Mottet

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