Nuits rouges

La compagnie Le 6’thèmes théâtre est à l’Espace 44 du 17 au 22 décembre 2019. Au programme : danses, récits, conflits, peurs, craintes et solidarité. Où sommes-nous ? Derrière les vitrines des rues du quartier rouge, De Wallen, à Amsterdam. C’est Amsterdam, l’amour, de Fany Burgard. (Image mise en avant : © Damien Maillet)

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© Damien Maillet

Backstage

Deux tabourets construisent ce qui semble être une salle de repos, ou des vestiaires peut-être, du moins un espace dans lequel six travailleuses du sexe passent à toute volée, se changent, se parlent et dansent. Cette scène est le lieu des témoignages et d’une prise de parole libre, loin de l’échange s’établissant entre elles et leurs clients : je te pointe du doigt, tu viens, tu as quinze minutes et tu repars. Les possibilités qu’offre l’espace exigu du théâtre sont prises en compte et mises en valeur. La vitrine est au fond, dans une niche creusée derrière le mur de pierre du fond de scène. Une autre niche est en hauteur, elle étend la vitrine. Lorsqu’elles s’y installent, elles posent et restent muettes. « Qui suis-je ? Je suis une machine qui sert le divertissement ». Inversion des espaces. La vitrine devient l’arrière-plan. Le divertissement est derrière.

Une jeune adolescente, interprétée par Loreena Lopez-Haro, se prostitue à la mort de son père pour pouvoir subvenir aux besoins de sa jeune sœur et pour ne jamais en être séparée. Thaïs, interprétée par Morgane Roussel, est une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle ne supporte plus les douleurs qu’elle s’inflige, mais impossible de partir. Elle a essayé, elle a dû revenir. Colère dans la voix et larmes dans les yeux. Elle s’oppose parfois frontalement à Mina, 34 ans, solaire et enjouée, d’apparence du moins. « J’estime qu’un corps n’a pas de date de péremption ». A-t-elle choisi toutefois d’être là ? Rien n’est moins sûr. Toutes ont des existences douloureuses marquées par les morts, la violence, la misère. Elles confient leur histoire au public, dans l’intimité de la salle.

Les monologues permettent cela, ces confidences libres et sans fard. Mais ils éclipsent les possibilités d’entendre la solidarité entre ces femmes dans des dialogues, et d’entendre peut-être des situations quotidiennes entre elles. Les actrices se parlaient davantage pendant l’entrée du public, quand elles faisaient des va-et-vient sur la scène en échangeant quelques mots, couverts par les bruits de De Wallen. Frustrant donc de ne pas avoir vraiment entendu les conflits muets, les conversations peut-être banales qu’elles ont pu tenir pendant que le public s’installait.


Visuel Amsterdam, l’amour © Alexandre Audoyneau

Corps et cri

Se réapproprier le corps qu’on a vendu à d’autres. C’est par la danse que cela devient possible. Peurs, doutes, colère, amour et sororité s’expriment dans leurs corps dansants. Cris muets et embrassades, écroulements brusques et portés. Mais la machine a semble-t-il un peu de mal à démarrer, les tabourets, censés servir d’appui, deviennent des obstacles dans lesquels les actrices et danseuses se cognent. La pression de la première, sans doute. Ainsi la séduction de la danse fonctionne par intermittence, alors que l’idée était véritablement intéressante. D’où peut-être cette envie de dialogues, car le jeu a longtemps été plus opérant que la danse.

Les cris muets jaillissent sur les musiques créées par Diego Munoz. En alternant passages plus rythmés, à mi-chemin entre techno et EDM, et passages plus mélodieux, il crée des variations dans les danses, dans les émotions exprimées et dans ce que les spectacteur.trice.s ressentent et interprètent à partir des chorégraphies de Fany Burgard, qui a aussi écrit le texte. Certains morceaux sont d’ailleurs disponibles sur soundcloud, notre préféré est celui-ci !

Amsterdam, l’amour casse la vitrine pour que nous puissions entendre les travailleuses du sexe trop souvent ignorées, méprisées, violentées. La création de Fany Burgard a au moins ce grand mérite. « Quand vous nous regardez tous jours, qu’est-ce que vous voyez ? »

Alice

Article écrit par Alice Boucherie

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