Un obus dans le cœur, dans ce cœur un enfant meurtri

Dans le cadre du festival Off d’Avignon, au théâtre des 3 Soleils du 7 au 30 juillet 2016, est joué Un obus dans le cœur de Wajdi Mouawad, mis en scène par Jean-Baptiste Épiard et Julien Bleitrach de la compagnie L’autre Monde qui propose de placer les interprètes au centre de la création artistique, comme c’est le cas avec cette pièce.

« La poésie de Wajdi Mouawad, c’est comme des vagues qui montent et redescendent, qui vous bercent, signe d’une universalité profonde. » Julien Bleitrach

Un seul en scène mortel !

Julien Bleitrach interprète seul cette pièce adaptée par Wajdi Mouawad de son propre roman Visage Retrouvé. À son arrivée sur scène, on découvre Wahab, un jeune garçon, dont le vocabulaire naïf et abrupt montre immédiatement que malgré son jeune âge, la vie ne lui a pas fait de cadeaux. De cette rage au fond du cœur et de ces mots qui semblent enfantins, naît une poésie émouvante, capable de toucher l’âme de ceux qui l’écoutent…

« Je veux dire que lorsqu’une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas au moment où elle commence, qu’elle commence. »

© René Bard
© René Bard

Wahab nous reçoit chez lui et nous parle de « l’avant », de l’histoire qui a fait de lui un homme. Cette histoire nous est racontée en 1h10 et tout se passe en une nuit, en un instant ! Il raconte plusieurs moments de sa vie sous forme de flashbacks mais tous ramènent à la même nuit, au même sentiment de rage, au même sentiment de désespoir, au même sentiment de perte. Tout a basculé pour le jeune Wahab, le jour où sa mère est morte. C’est là qu’il est sorti du monde de l’enfance et a découvert le monde des adultes… Avec une sensibilité et une vérité impressionnante, Julien Bleitrach incarne un Wahab capable de faire naître l’émotion et de faire monter les larmes aux yeux à tous ceux qui ont perdu un proche… Si la pièce peut être jouée à plusieurs, puisque dans son chemin vers l’acceptation de la mort de sa mère, il rencontre différents personnages, Julien Bleitrach et Jean-Baptiste Épiard ont décidé que pour donner plus de corps à l’histoire de Wahab, ce serait mieux qu’il raconte lui-même chaque rencontre, qu’il les incarne et qu’il les vive. Ainsi, on rentre dans la tête d’un Wahab complètement désabusé par les réactions des gens qu’il croise et l’identification à ce qu’il a vécu en est d’autant plus forte !

« Avec le temps, le silence s’est transformé en couleurs étalées avec colère sur les toiles de mes vertiges. »

Un visage à retrouver au milieu de la multitude

Tantôt face au policier, tantôt face à un faux père Noël, tantôt à l’hôpital, tantôt face à sa famille, Wahab intériorise ses émotions, essaie de comprendre ce qui se passe jusqu’au moment où trop c’est trop et où il finit par exploser et par tout envoyer valser. Après chaque énervement ou presque, il semble se réveiller et revient avec nous. Le personnage oscille toujours entre la retenue pudique devant le drame qu’il vit et la révolte devant l’absurdité des adultes et du monde autour de lui. Il sent qu’il ne comprend pas tout et qu’il est incompris, ce qui le place dans une dualité extrême. Le comédien passe de « l’avant » à « l’après » avec une telle aisance qu’on n’a pas besoin d’effets de lumière, ni même de changement de décor pour capter le moment où il revient au présent. De même, il jongle entre la pudeur et la rage avec une poésie et une élégance brutale. De sa voix à son corps, tout en lui illustre les émotions, on sent qu’il les vit et qu’il les incarne. Le travail avec la chorégraphe Yano Iatridès porte ses fruits et nous sommes transportés dans les souvenirs de Wahab, face aux multiples visages qui se sont dressés sur son parcours. Mais le visage le plus important, celui qu’il ne peut oublier, celui qui l’a le plus traumatisé, c’est celui de sa mère… Atteinte d’un cancer, sa santé s’est dégradée petit à petit, tant et si bien qu’une fois, il ne l’avait pas reconnue et avait fugué tant ce qu’impliquait l’image de cette mère malade le terrorisait. Pendant la pièce, Julien Bleitrach dessine trois visages sur des tableaux, le premier représente sa mère, belle et élégante, le deuxième, une partie seulement du visage de la mère, quant au troisième, il représente une mère au visage malade. Il comprend qu’avec la peinture, il peut raconter quelque chose, graver à jamais l’image de celle qui lui a donné vie… Ses esquisses prennent finalement la forme de tableaux composés et magnifiques, travail du plasticien d’Emmanuel Braudeau, qui semblent montrer que Wahab accepte ce qui lui arrive…
La scénographie est minimaliste mais, comme pour chaque spectacle solo, tous les objets renvoient à un univers ou un souvenir. En passant dans les mains du comédien, ces objets deviennent les outils indispensables aux souvenirs et tous portent en leur chair une histoire, une émotion permettant à Wahab de retrouver son histoire, et de retrouver les visages qui comptent, le sien et celui de sa mère…

© René Bard
© René Bard

Touché par cette histoire, les larmes me sont montées aux yeux et croyez-moi je ne pleure pas souvent ! Vous aussi, découvrez la puissance de ce texte de cet auteur québécois qui vous transperce le cœur grâce au jeu intimiste de Julien Bleitrach.

Jérémy Engler

 

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