Ôe Kenzaburô, L’écrivain par lui-même. Entretiens avec Ozaki Mariko. L’histoire pleine de sagesse d’un grand penseur

Pour annoncer la tenue des Assises Internationales du Roman qui se déroulent du 25 au 31 mai aux Subsistances à Lyon, nous avons choisi de vous faire découvrir chaque jour, un des auteurs invités du festival. Commençons aujourd’hui en évoquant le grand écrivain japonais Oé Kenzaburo, qui dans son livre L’Écrivain par lui-même revient sur sa vie, sur ce qui l’a poussé à écrire et sur son engagement politique.

Prélude aux entretiens

Il faut d’abord savoir qui est cet écrivain, vu par lui-même, avant de parler des entretiens. Ôe Kenzaburô est né le 31 janvier 1935 dans l’île de Shikoku au Japon. Son enfance est bercée par des histoires que lui raconte sa mère. Son goût pour les cultures et les littératures étrangéres lui vient des lectures entendues dans sa jeunesse. Son intérêt grandit lorsque sa mère lui fait découvir les aventures de Huckleberry Finn de Marck Twain dans une traduction japonaise. Il va l’apprendre par cœur puis la lira dans sa version originale suite à l’occupation américaine de son village. Il part à Tokyo pour étudier la littérature française et suivre les cours enseignés par Kazuo Watanabe dont les écrits le transportent dans un monde méconnu. Il découvre les auteurs français comme François Rabelais, Albert Camus et Jean Paul Sartre sur lequel il écrira sa thèse. Louis Ferdinand Céline sera l’une de ses influences majeures dont il explorera l’œuvre en version originale. Il se plonge même dans l’analyse de Dante et William Blake et cite Pierre Gascar, Thomas Mann et Grass. Dès 1950, il publie ses premiers textes en dilettante comme un moyen de gagner un peu d’argent. Il s’essaie à l’écriture et en 1957 les romans feront leurs apparitions dans un genre de fiction alliant l’imaginaire et la réalité. Il puise dans son histoire personnelle pour construire ses récits et faire ressentir au lecteur des émotions telles que le désespoir, le désarroi, la solitude, la difficulté qu’engendre la sexualité, la douceur de vivre dans un village en y opposant la froideur de la vie urbaine. Il obtient le prix Akutagawa – équivalent du prix Goncourt – pour son livre Gibier d’élevage qui raconte l’histoire d’un soldat noir qui vient se réfugier dans un village. Une fable tragique et comique à la fois ou se côtoient la cruauté, la désillution et le non-retour du monde perdu. Seventeen paraît en 1961, l’auteur s’inspire de l’assassinat du chef de file du parti socialiste par un militant d’extrême droite de dix-sept ans. Cette nouvelle parle du Japon des années 1960 avec la recrudescence de l’ultranationalisme du parti impérial. Ôe Kenzaburô est un défenseur inconditionnel de la démocratie, lui-même étant marqué par les dégâts causés par le nationalisme militarisé. Il milite farouchement contre la force atomique et ses ravages sur l’environnement et les humains. Avec d’autres intellectuels, il fonde une association en 2004 contre la constitution pacifique.
En 1963, la naissance de son fils, handicapé mental va bouleverser sa vie et son univers d’écriture. Jusque-là assez romanesque, son écriture va évoluer vers un style plus personnel avec une réflexion aboutie. Une affaire personnelle raconte les trois jours qui suivirent la naissance de son fils. Un livre déchirant et poignant de vérité qui fait de l’auteur un être humain capable de s’émouvoir devant l’anormalité de son enfant. D’autres publications suivront dans le même sens.
En 1980, il s’intéresse à la littérature latino-américaine et part pour quelques années au Mexique où il enseigne à l’université.
En 1989, il obtient le prix Europia et le prix Nobel de littérature en 1994 pour l’ensemble de son œuvre. Il est gratifié de l’ordre du mérite culturel japonais en 1994 mais il refusera cette distinction accordée par l’empereur.
Cet auteur est une figure très controversé au Japon.

Oe Kenzaburo

Les entretiens

Ecrits en sept chapitres ces entretiens avec Ozaki Mariko, journaliste et critique littéraire, posent la toile de fond de ce livre. Ils sont traduits en français par Corinne Quentin.
Ôe Kenzaburô revient sur sa vie passée, résumée ci-dessus ; et les faits marquants de celle-ci. Son village sur l’île de Shikoku reste gravé dans sa mémoire et la quiétude de son enfance l’oppose au modernisme des villes. Il remonte le temps pour notre plus grand plaisir et déroule le tapis de cinquante ans d’une vie d’écrivain. Il parle de sa prise de conscience : « si on ne regarde pas avec attention, c’est comme si on ne regardait pas ». Il réalise que « regarder, mais aussi penser, c’était mettre en mots » il est alors en quatrième année de primaire. Cette réflexion opère un changement radical sur sa pensée et la marche vers le questionnement et les réponses commencent son travail. Il parle de la différence entre ce qui est vu et ce qui est entendu, ce grand écart entre fiction et réalité. Son respect pour la littérature est un monde à part entière et les mots couchés sur le papier ne sont que le reflet de sa pensée. Ils cherchent sans cesse à briller grâce à l’excellence de l’écriture et pour se faire il se relie, se corrige avec opiniâtreté. Il relate ses rencontres d’hommes, devenus des amis intimes, comme Itami Jûzô, devenu son beau-frère, dont il garde le souvenir d’un être très beau qui l’encourage à écrire. Il se souvient de son suicide et parle de la complexité du mal de vivre. Un moment empreint d’une nostalgie succulente…puis vient la rencontre avec le professeur Kazuo Watanabe, son maître de pensée, dont l’intimité se nouera avec le temps. Celui qui ne le jugera pas lorsque son désir de devenir romancier sera plus fort que celui d’enseigner. Il revient sur cette époque un peu folle du prix Akutagawa et ses conséquences sur sa vie. L’envie de changer les choses l’envahit et son désaccord pour l’école d’après-guerre prend forme malgré un profond respect : c’est la première de ses contradictions. Il participe à de nombreuses manifestations contre l’ultranationalisme et nous livre le regard apaisé d’un homme continuant le combat avec cette ferveur intellectuelle de la sagesse. Quand son fils aîné, handicapé mental, vient au monde, une véritable remise en question s’opère en lui. Il dénonce le manque de considération de ce qui l’appelle « l’anormalité » il se souvient, pour notre plus grand bonheur de la soirée où il reçut le prix Nobel de la littérature pour l’ensemble de son œuvre en 1994 et nous transmet ses plus belles émotions partagées ou non par lui et les critiques. Puis vient le moment où les drames engendrés par Dame Nature font d’Ôe Kenzaburô un être humain sensible, conscient des méfaits du progrès, quand il nous parle du drame de la centrale nucléaire de Fukushima et du séisme, deux événements majeurs de l’année 2011 dans le monde mais surtout pour le Japon.
Coucher ses souvenirs sur papier avant que la mémoire d’Ôe Kenzaburô ne lui fasse défaut est la démarche de ses entretiens avec Ozaki Mariko. Laisser une trace, pour les futurs écrivains et les lecteurs, afin que l’analyse critique de son œuvre nous renvoie à l’esprit de l’homme.

Un homme honnête

Ôe Kenzaburô se dévoile et nous livre avec une sincérité, une lucidité étonnante cinquante ans d’une vie passée au service du savoir. Sa sagesse et la justesse de ces propos pourraient faire pâlir plus d’un « soi-disant intellectuel » ! Cet auteur nous impose le respect pour sa remise en question perpétuelle dans l’espoir d’atteindre l’excellence de l’écriture. Son dépassement de lui-même l’amène dans une quête de la transparence afin qu’il puisse s’explorer pour notre plus grand plaisir. Il nous surprend par son point de vue culturel sur les mutations de la société nipponne. A travers ces entretiens on découvre un homme paisible empli d’empathie et surtout capable de transformer la laideur en beauté uniquement grâce à sa plume. Cette humanité contenue dans ces propos nous démontre le chemin parcouru tout en empruntant parfois des sentiers battus. Le devoir de mémoire prend tout son sens avec les mots employés et prononcés par Ôe Kenzaburô dans ses entretiens : écrire est un moyen d’exprimer ses opinions, sa vision de la vie, d’acter des faits de notre histoire, de partager des informations diverses, d’apporter de multiples connaissances et d’enrichir son vocabulaire.

Pour rencontrer ce grand homme rendez-vous aux Subsistances le 25 mai à 19 heures. Ce sera une belle rencontre pour entendre Oé Kenzaburo parler d’un Japon méconnu, celui des marges, de la périphérie, des exlcus.

Françoise Engler

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