Of Men and War, la violence d’une guerre intérieure

Pour les 24ème rencontres du Cinéma Français, le cinéma Les Alizées de Bron présentait le 30 janvier, en présence du réalisateur, la nouvelle production de Laurent Bécue-Renard Of men and war, qui faisait partie de la sélection officielle du festival de Cannes 2014. Pour réaliser ce film, il a tourné cinq ans aux États-Unis dans un centre accueillant des soldats américains de retour de la guerre. À la fin de la séance il a échangé avec les spectateurs.

Ce film n’est pas un documentaire !

Très loin du soldat Ryan ou d’autres films de guerre américains « traditionnels », Of men and War nous présente non pas le parcours épique du soldat-héros en lutte contre le Mal, mais de ces hommes-soldats marqués par le traumatisme de la guerre, en lutte contre leurs propres maux. Comme annoncé au début du film, Of men and war est le second récit d’une généalogie de la colère. Le premier, De guerre lasses, sorti en 2003, se concentrait sur la figure de la féminité dans et après la guerre à travers les figures de trois femmes bosniaques, tandis que celui-ci s’attache à la figure de la masculinité dans ces mêmes circonstances, il se nourrit des nombreux débats qui ont suivis la diffusion de De Guerre lasses. Quelle est la trace psychique que laisse la guerre chez ces soldats américains qui ont été en Irak ou en Afghanistan ? C’est la question que se pose le réalisateur. Au-delà de toute considération politique à propos de la guerre, ce film nous présente l’humanité dans toute sa noirceur et sa douleur. Bien que Of men and war soit désigné en tant que documentaire sur le programme, Laurent Bécue-Renard récuse cette appellation, il revendique l’aspect subjectif de son travail que ce soit, entre autres, à travers le choix de traiter ce thème particulier, le choix d’introduire la caméra dans le processus de thérapie, le choix des séquences sélectionnées parmi les 500 heures de tournage, le choix de filmer ces hommes de telle manière que le spectateur soit en prise directe avec eux sans l’intermédiaire du thérapeute qui reste à un plan secondaire.
En plus de ces choix techniques et artistiques, il y a la volonté du réalisateur de présenter ces soldats de retour comme des hommes détruits par la guerre dont la condition nous concerne. Cette image universelle nous parle de notre propre Histoire. Des traumatismes des guerres que la France a traversées il n’y a pas si longtemps. Des traumatismes transmis paradoxalement par le silence. Des traumatismes dont nous sommes les héritiers. Laurent Bécue-Renard, qui porte les noms de ses grands-pères, qui ont fait la première guerre mondiale, et qu’il fait apparaître à la fin du film nous racontent cet héritage dont la société ressent les effets encore plusieurs générations après.

Thank you for your service

La caméra est plus qu’un témoin, elle fait partie intégrante du processus de thérapie. Elle est l’œil qui ne juge pas. Selon le réalisateur, la présence de la caméra a une double fonction, d’abord elle symbolise pour les patients la reconnaissance de leur mal, un contrat moral tacite s’établit avec : tant qu’il y aura quelque chose à dire elle sera là. La seconde fonction est celle de la médiation, un lien est recréé avec les proches et la communauté des hommes. Une scène du film illustre bien cette fracture, on voit les patients défiler lors d’une parade de remerciement devant les civils « Thank you for your service », une manifestation sincère de gratitude envers les soldats partis à la guerre. Cependant, personne ne semble réaliser qu’ils sont en habits de patients, au lendemain de ce genre de parade la population ne prend pas conscience du prix à payer sur le plan psychique. Succède alors, pour les anciens soldats, l’isolement et la douleur de l’incompréhension. La désocialisation, la violence, l’alcool, la drogue font suite au retour. Qu’on soit dans la salle de thérapie, en dehors, chez les proches, à chaque moment on les voit avec cette ambivalence, entre un désir de vivre et une attirance vers la béance. On assiste au combat qui fait rage en eux et aux répercussions dans leurs vies respectives : couples qui volent en éclat, violence au quotidien, transmission du trauma aux enfants. Ce film, où les silences en disent autant que la parole, nous interroge. L’issue pour ces hommes est incertaine, selon les mots d’un des patients qui a vu le film, une fraternité thérapeutique a succédé à une fraternité d’arme pour certains d’entre eux qui commencent à se reconstruire. Le cheminement jusque là est filmé magistralement par Laurent Bécue-Renard, avec une réalisation entre sobriété et intensité.

Anaïs Mottet


Dans le cadre de ces rencontres au cinéma au cinéma Les Alizés de Bron, nous vous invitons à ne pas manquer les deux films programmés cet après-midi : Iranien de Mehran Tamadon à 14h en sa présence et Chante d’abord ton bac à 17h30 de David André en sa présence également.

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