Où sont les ogres à Avignon ? sur scène ou dans notre imagination ?

Après notamment Truckstop, l’an dernier, ou encore Riquet à la Houppe l’année précédente, la Chapelle des Pénitents Blancs d’Avignon accueille de nouveau des spectacles Jeune Public pour la durée du festival In d’Avignon. Le premier d’entre eux est le conte Où sont les ogres ? de Pierre-Yves Chapalain présenté à 11h et 15h du 6 au 11 juillet 2017.

Qui/que sont les ogres ?

Le spectacle est assez étonnant et complexe. Si le spectacle s’adresse évidemment à un public jeune, qui au sortir de la salle avait l’air conquis par la remarquable prestation des comédiens, il n’en reste pas moins que son propos est relativement complexe. Si vous vous attendez à voir des ogres en costume sur scène ou des enfants dévorés, passez votre chemin, car les ogres de ce spectacle tentent de restreindre leurs pulsions anthropophages. Le titre est donc très révélateur, car les ogres n’agissent jamais tel que le voudrait leur condition, à se demander si toute cette histoire d’ogre n’est pas un conte… En effet, le spectacle peut se comprendre très littéralement avec une famille d’ogres qui tente de lutter contre son appétit ou alors ces histoires d’ogres sont de simples divagations d’une enfant mal dans sa peau. Car oui, c’est bien de cela qu’il est question ! pas de royaume ou de princesse ici, seulement une mère, sa fille qui sent des modifications s’opérer en elle et un père et sa fille ogres qui tenteraient de cacher leur condition…

La mère est végétarienne et la pièce s’ouvre sur la fille qui refuse de manger ce que la mère a préparé, car elle voudrait goûter de la viande. Sa mère ne comprend pas l’attitude de sa fille qui explique qu’elle en a eu envie soudainement et qu’elle sent que tout « explose dans [s]on ventre ». Elle ne sait pas comment réagir et seule une amie virtuelle semble en mesure de la comprendre, Angelica. Cet appétit pour la viande semble nous indiquer qu’Hannah va se transformer en ogresse, mais il n’en sera rien, c’est une fausse piste qui nous est donnée comme tant d’autres dans cette pièce. Dès qu’on commence à imaginer quelque chose, la pièce nous emmène vers autre chose. Si ce suspens est une force et est vraiment intéressant, cela peut se révéler un peu décevant et la fin en pâtit, car la résolution est finalement un peu trop fade et sans saveur, même si les adolescentes acceptent les changements qui s’opèrent en elles.

On croit que son amie n’existe pas et qu’elle est le fruit d’une intelligence artificielle jusqu’à ce qu’on rencontre Angelica, une petite fille débordante d’énergie qui relance l’intrigue au moment où celle-ci risquait de tomber dans une histoire trop sombre. Son arrivée coïncide avec le moment où le spectacle bascule progressivement vers le fantastique alors que jusqu’à présent on était dans le réel malgré cette idée qu’Hannah pouvait se transformer en ogre. Toutefois, il est intéressant de noter qu’à aucun moment, dans le début de la pièce, il n’est fait mention d’ogre, c’est le titre qui nous invite à penser cela, puis Angelica qui la première en parle. Si le personnage d’Angelica redynamise l’intrigue, elle la complexifie rapidement. L’arrivée des « ogres » perd un peu le spectateur et nous sort du problème social et sociologique d’Hannah, ce qui est dommage, car l’histoire commençait à développer des thèmes vraiment intéressants. Comme le dit Pierre-Yves Chapalain, on pourrait penser que cette histoire d’ogre n’est qu’une invention d’une petite fille perdue par les transformations qu’elle subit comme toute adolescente. Le concept d’ogre renverrait alors aux modifications du corps et de l’esprit au moment de la puberté. On passe un peu à côté des véritables questions de fond que soulève le problème de la métamorphose juvénile pour privilégier l’aspect conte qui aurait dû ou pu être plus assumé dès le départ…

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

Un espace scénique à l’image des personnages

Le metteur en scène multiplie les décors pour essayer de mieux contextualiser ses personnages. Si on ne voit jamais la chambre d’Hannah, on sait que c’est un refuge dont elle refuse de sortir, cette pièce est derrière un mur qui semble imposant et comme insurmontable pour la mère dépassée qui vit dans sa cuisine en tant que bonne ménagère. On n’a aucun mal à imaginer la classe sociale des personnages grâce à leurs vêtements ou au décor.
Ce mur s’ouvre pour laisser passer les personnages ou pour créer des succursales, comme les coulisses du cirque qui permettront l’enlèvement d’Hannah ou la réserve de viande du père d’Angelica. D’ailleurs, la forme des poignées et la lumière qui y est projetée dessinent un petit smiley malicieux, qui symboliserait le lieu de la tentation, la viande étant représentée comme quelque chose d’impur ou de péché.
Ce décor évolue au fur et à mesure que la pièce change de ton, en effet, au départ, on est dans un décor très détaillé pour bien contextualiser les personnages puis lorsque le fantastique fait irruption, le décor se vide petit à petit. La forêt dans laquelle se réfugient et se perdent les jeunes filles devient un espace vide, matérialisé par une lumière en hayons. Bien que la scène soit sombre, cette forêt n’est pas si inquiétante que ça, car l’obscurité n’est pas assez forte.

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

Un cirque un peu pataud

Angelica s’ennuyant et la mère d’Hannah voulant faire sortir sa fille de chez elle, le cirque devient le lieu de divertissement par excellence sauf qu’il ne nous divertit pas. S’il permet de faire se rencontrer Angelica et Hannah, les clowns sont relativement pathétiques, et leurs tours ratés ne suffisent pas à les rendre drôles. Si les comédiens sont globalement bons, leur personnage de clown n’est pas bien maitrisé, sauf dans le cas du clown joué par Catherine Vinatier qui intervient plus tard. En fin de compte, leur présence sert de prétexte à l’introduction d’un véritable clown dans le spectacle, mais ce n’est pas très intéressant ni véritablement efficace, car cela semble un peu hors de propos. Hannah disparaît lors d’un tour du cirque à cause d’Angelica, mais tout le monde accuse le cirque et c’est alors que le clown de Catherine Vinatier entre en scène, car il est missionné par le père d’Angelica pour retrouver les filles dans la forêt, ce qui donne lieu à une petite scène comique entre un père inquiet et un clown plus détendu, mais rien de bien transcendant.

La première partie est vraiment réussie et ouvre des portes intéressantes qu’elle referme très vite dans une deuxième partie un peu fourre-tout dans laquelle on met tout ce qui est censé fonctionner devant un jeune public pour lui faire plaisir : le conte, « l’ogre », le clown, la forêt inquiétante, etc. Seulement cela nuit à la cohérence globale, et la pertinence du message est peut-être un peu perdue. Le théâtre comme divertissement oui, mais il ne faut pas qu’il perde en route son message.

 

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *