On n’en croirait pas ses yeux de tant voyager avec des marionnettes

La compagnie Arnica, créée en 1998, propose un théâtre de marionnettes et d’objets étonnant. Vendredi 6 novembre, au théâtre Théo Argence de Saint-Priest, se jouait le troisième volet du projet « Ecris-moi un mouton », intitulé On en croirait pas ses yeux écrit par Sébastien Joanniez et mis en scène par Emilie Flacher, que nous avions interviewée avant le spectacle.

Des enfants qui jouent et d’autres qui regardent

Emilie Flacher nous confiait vouloir nous montrer un spectacle qui se crée devant nous et nous rappeler l’univers du jeu et des enfants qui jouent. En regardant ce spectacle, on peut le dire, on n’en croit pas ses yeux. Ici, les marionnettistes ne sont pas cachés derrière un tréteau ou un rideau mais sont bien visibles. Ce sont eux qui créent les décors sous nos yeux et animent leurs pantins. Il n’y a pas de noir pendant les changements de décors, tout est volontairement montré. Nous voyons les comédiens-marionnettistes déployer les marionnettes sur scène et les différents décors. Chaque chose a sa place, tout est fait avec grâce et délicatesse. Lorsque la ville se déploie, tout est fait lentement, d’une part pour ne pas abimer les décors mais aussi pour donner un côté poétique et magique à ce monde qui se développe sous nos yeux. La ville est représentée par des morceaux de cartons mis bout-à-bout, mais ces morceaux de cartons contrairement à ceux de L’école des femmes qui se jouaient jusqu’à la semaine dernière au TNP, les cafés, immeubles et maisons ne sont pas des dessins faits par la main d’enfants mais sont des photos qui inscrivent ce monde de marionnettes dans le réel. Le spectateur est frappé de voir un tel réalisme dans ce spectacle.
En regardant les acteurs-marionnettistes, on replonge en enfance, on se revoit entrain de créer un monde auquel on donne vie et on s’émerveille de voir qu’aujourd’hui, des gens arrivent à le faire sur scène avec tant d’aisance et de poésie.

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Un théâtre artisanal qui enchante

En discutant avec Emilie Flacher, nous avons appris que chaque marionnette avait été créée par la Compagnie, spécialement pour le spectacle, tout comme le texte qui était une demande. Tout dans ce spectacle est « fait main » si l’on peut dire. Par ailleurs, le fait que tout soit visible sur scène place le spectateur dans un cadre intimiste et instaure une relation très forte avec le public qui tantôt s’émeut et tantôt rit. On se croirait à la maison entrain de regarder son enfant jouer. Sur scène, il y a deux acteurs-marionnettistes principaux et deux musiciens qui réalisent tous les bruitages (voitures, vent…) renforçant ce côté artisanal et cosy. Si effectivement, un certain fond sonore provient de la régie, d’autres sont réalisés devant nous donnant un certain cachet au spectacle. Leur musique souvent drôle nous emporte dans cet univers quelque peu absurde créé sous nos yeux et qui nous charme. On entre aisément dans cette histoire pleine de poésie.

Interview Compagnie Arnica 

Un théâtre qui interroge…

Cette pièce, bien qu’elle nous replonge en enfance et bien qu’elle nous fasse rire, n’oublie pas de traiter un sujet sérieux. Elle parle de l’immigration et de l’absurdité de certaines situations. On y voit les difficultés d’une mère qui souhaite aller en Algérie pour accoucher afin que son fils soit algérien pour le rapprocher de ses racines. Les conditions à remplir sont rédhibitoires, voire absurdes mais cela ne l’empêche pas d’y aller. Une fois sur place, elle découvre les problèmes de guérilla du pays et réussit tout de même à revenir en France plus tard. Ce flashback sur les conditions de naissance de Smaïl Béranger nous explique l’origine du nouveau maire de Frouart élu après tirage au sort. En 2024, les élections ne se font plus par vote mais par tirage au sort, ainsi tout citoyen quel qu’il soit peut devenir maire, même le plus incompétent, ce qui est le cas de Smaïl qui reconnaît ne rien savoir faire… Malgré tout, il prend son travail au sérieux et est confronté aux doléances de ses administrés. Pour les résoudre, comme il ne sait pas comment faire, il doit aller voir les 4 Sagesses pour leur déposer les plaintes et leur demander conseil. Elles examinent les requêtes et lui disent qu’une leur paraît urgente et lui envoient donc un ministre pour régler le problème. Le vieux ministre arrive sur son fauteuil roulant télécommandé pour conseiller le brave Smaïl sur le problème de pollution de la rivière du village mais celui-ci n’a pas vraiment de solutions à lui apporter et Smaïl se retrouve déborder par ce qu’il découvre. Il a peur de ne pas être à la hauteur, lui qui n’aspirait qu’à une petite vie tranquille. Il est seul face à ses responsabilités et ne sait pas trop quoi faire face à cette situation absurde qui place n’importe qui au rang de maire. Cela nous rappelle que tout poste à responsabilité est sérieux et qu’il ne faut rien faire ni prévoir à la légère. Si l’administration de la ville par ce pauvre homme qui n’y connaît rien est le sujet principal de la pièce, un autre est tangible avec le début et la fin de la pièce où Smaïl et Zora (une des sagesses) sont en Algérie, une fois en 2014 et une autre fois en 2024, à la fin de la pièce. Ils évoquent l’un et l’autre ce qui se passe et de ce qu’ils aimeraient voir changer ou faire, on les surprend à rêver d’un monde meilleur mais quel est-il ? qu’apporterait-il ? comment le mettre en place ? La pièce questionne tout cela, pose des questions sur la vie et sur comment vivre dans un monde qu’on ne comprend pas ou plus et qu’on subit.

Cette pièce très poétique et jouée sur un ton léger et drôle est un régal pour les yeux et pour les oreilles, elle pose des questions sans en donner l’air et nous questionne tout en nous replongeant en enfance… A mesure que la pièce se développe et se crée, un nouvel univers s’ouvre à nous et nous emmène pour un voyage ludique, initiatique et incroyablement subtil.

Jérémy Engler


Découvrez notre critique des parties 1 et 2 : L’Algérie racontée par des marionnettes

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