Et si on jouait à la roulette russe ?

La Compagnie Future Noir invite le théâtre dans un espace inhabituel. La Java, partenaire du Théâtre de Belleville, et boite de nuit ambiance arts déco dans le 11e arrondissement de Paris le week-end, devient le lieu d’un théâtre politique les premiers soirs de la semaine du 20 au 28 février 2017. Jules Audry met en scène le dernier repas de Staline avec ses généraux d’après le texte d’Antonio Alamo Les Malades, paru en 2006.

La scène du pouvoir

© Dany Rain
© Dany Rain

Antonio Alamo et Jules Audry, par l’écriture dramaturgique et scénique, fouillent les répercussions du pouvoir sur les hommes. Jules Audry signe, avec Les Malades, sa deuxième mise en scène. Cette création et sa première mise en scène, Hamlet Héritage, s’articulent autour d’un cycle dramatique intitulé Révoltes et Générations. Celui qui n’a pas connu les grands mouvements qui ont marqué le siècle précédent, (re)-créé l’Histoire sous nos yeux, la provoque « ici et maintenant » pour la tenir à distance et nous en montrer l’échec. Nouvelle génération, nouveau regard. Il en est de même pour le dramaturge Antonio Alamo. Auteur contemporain, il écrit aussi des contes et des romans. Dans Les Malades, il explore les zones d’ombre de l’Histoire à travers trois grandes figures, chacune traitée dans une des parties de la pièce. Il parle des rêves des trois géants qui ont façonné le XXe siècle. Dans sa note préliminaire il parle ainsi du sujet qui le préoccupe :

« Trois colosses ont construit l’Europe dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. Le premier d’entre eux s’appelait Adolph Hitler. Lui, avait rêvé que son peuple serait l’Élu, il avait rêvé que les juifs disparaitraient de cette terre. Le second s’appelait Joseph V. Staline, il avait rêvé que la lampe allumée sur l’Union soviétique illuminerait le futur de l’Humanité. Le troisième, Winston Churchill, avait un rêve plus modeste. Il avait rêvé d’une Europe dispensée de guerre pendant une durée de cinquante ans. Leurs rêves, comme nous pouvons le voir, étaient bien différents et cependant aucun d’entre eux ne s’est réalisé. Nos trois colosses avaient au moins un point en commun : ils étaient hypertendus et artérioscléreux. Notre siècle également est hypertendu et artérioscléreux. Cette pièce peut être considérée comme une espèce de diagnostic. »

Jules Audry a fait le choix de travailler sur la partie concernant le deuxième colosse. Il s’est attelé à la figure de ce Staline en fin de parcours, puissant mais vieillissant, sombrant dans la paranoïa.

© Dany Rain
© Dany Rain

Ceci n’est pas un jeu

La pièce commence juste avant le repas du 28 février 1953, le dernier que Staline partagera avec ses généraux. Sont en scène Boulganine, Khroutchev, Malenkov et Beria. Staline n’est pas encore là. Son cercle rapproché se réunit progressivement dans une certaine agitation anxieuse. Dans un contexte où les têtes qui composent le Parti tombent les unes après les autres, chacun craint d’être le prochain sur la liste. L’objet qui va alors occuper le petit père des peuples est de découvrir lequel des quatre membres imminents du Parti est le traitre. Dans cet espace restreint, les spectateurs assis forment les quatre murs de la pièce, au centre une grande table jonchée de documents de travail et de livres. Chacun fait partie de la pièce et assiste aux coulisses de l’Histoire dans une sorte de conspiration avec les protagonistes. Les comédiens, remarquables, nous font soupçonner et douter. La tension est palpable, la paranoïa emplit ce lieu confiné. La proximité ajoute à la tension ambiante. Les lumières de ce bureau des années 1950 durcit les visages de ces quatre hommes qui passent de la peur au soulagement (jamais très longtemps) puis à la suspicion.  Pris au piège dans le délire de Staline, chacun essaie de manœuvrer pour ne pas être le prochain « suicidé ».

On a les pieds en plein dedans. À chaque instant on s’attend à voir pointer le doigt accusateur. C’est donc cela le pouvoir. Manipulation de l’Histoire, manipulation des propos, manipulation des êtres. Constat pessimiste ? Peut-être, mais aussi empreint de dérision, comme le souligne Jules Audry : « les comiques ont le pouvoir ! ».

© Dany Rain
© Dany Rain

Dans Les Malades, c’est l’Histoire comme un éternel recommencement. Toujours les mêmes cycles qui se répètent. Un tyran en chasse un autre. Une pièce qui se joue et se rejoue devant nos yeux toujours stupéfaits de voir la boucle s’interrompre, de constater ce léger soulagement face à cet événement qui laissera pourtant la même situation se recréer…

Revolver. Cartouche. Faites tourner le barillet…

Feu !

 

Anaïs Mottet

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